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Inde : Jésus censure-t-il ?

vendredi 9 octobre 2015, par SIGNIS

Ahmedabad/ Bruxelles, 9 octobre 2015 (SIGNIS/CNUA/Fr.Cedric Prakash SJ). Le directeur de Prashant, le Centre jésuite pour les droits de l’homme, la justice et la paix basé à Ahmedabad, le père Cedric Prakash, a écrit un article sur l’appel réalisé récemment par certains catholiques pour demander l’interdiction de la pièce de théâtre Agnès de Dieu, dirigée par Kaizaad Kotwal. Ils ont protesté avant même que la pièce ne soit jouée sur scène. Le père Prakash a débuté son article par une réflexion sur la vie de Jésus et sa mission.

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Cedric Prakash (droite) avec le cardinal Peter Tuckson (gauche)

Jésus et les pêcheurs

Une des scènes les plus mémorables pour un disciple de Jésus est celle de « la dernière cène », qui se déroule la veille de la crucifixion de Jésus. Plusieurs choses se passent lors de cet événement : Jésus institue ce qui est considéré comme les « mandamus » (le mandat) : « s’aimer les uns les autres », il rappelle à ceux assis à table « comme je vous ai aimé ». Jésus s’agenouille et lave les pieds de chacun de ses disciples. Il est tout à fait conscient que l’un d’eux, Judas Iscariote, le trahira bientôt, mais ce n’est pas pour autant qu’il l’exclut des événements de la soirée. Il lave les pieds de Judas et partage son pain et son verre avec lui. Au même moment il déclare « Celui qui mange avec moi le pain a levé son talon contre moi » (Jean 13 : 18).

Lors de sa vie sur terre, Jésus nous a clairement montré que sa mission était inclusive. Il a accueilli les pêcheurs de toute sorte : de ceux qui ont utilisés d’autres personnes à ceux qui ont commis des adultères. A chaque fois, il a pris une position sans équivoque pour la vérité et la justice. Il s’identifiait complètement aux victimes de la société, sachant que ce sont elles qui avaient besoin de quelqu’un pour représenter leur cause. Il était également sensible, prenant énormément de précautions pour ne pas blesser des gens inutilement.

Agnès de Dieu : controverse ?

Agnès de Dieu est un film américain de 1985, basé sur une pièce écrite en 1982 par John Pielmeier. L’histoire se déroule autour d’une jeune nonne, de sa mystérieuse grossesse et d’un bébé mort. La nonne assure que l’enfant est issu d’une « conception virginale ». Autant la pièce originale que le film n’ont pas offensé le public à travers le monde durant toutes ces années, même à Bombay, quand elle a été jouée pour la première fois.

Malheureusement, à la fin du mois de septembre 2015, lorsque la pièce dirigée par Kaizaad Kotwal allait être jouée, certaines personnes ou groupes ont montré leur désaccord, en allant même jusqu’à demander l’interdiction de la pièce, puisque, selon eux, c’est une « représentation illicite de la nature des centaines de milliers de membres du clergé qui se sont engagés à une vie de célibat ». Étrangement, si l’on parcourt le script, de la pièce ou du film (facilement téléchargeable sur internet), on peut réellement se demander quel est cette « représentation illicite ». Les protestataires peuvent penser avoir marqué des bons points, mais ils ont plutôt aidé la pièce ! En effet, grâce à toute cette publicité gratuite, certaines personnes ont certainement pu entendre parler de la pièce, achèteront le film, le DVD ou iront la voir.

Empêcher la culture de la censure

Pour un disciple de Jésus, la « culture de la censure » devrait être quelque chose qu’il faut empêcher. Jésus s’est engagé sur de nombreuses questions de son temps, mais il n’a pas exclut les femmes qui voulaient bénir leurs enfants, ni exclut cette femme pécheresse qui voulait oindre ses pieds avec de l’huile précieuse. Pour les personnes de son entourage, certains de ces actes n’étaient pas appropriés. Mais Jésus les a résonné, a parlé avec eux et a affirmé son point de vue.

Un disciple de Jésus apprend que chaque femme et chaque homme est créé à l’image de Dieu. Donc, quand une femme Adivasi est violée, quand Akhlaq est lynché à Dadri, c’est le moment où un chrétien devrait s’offusquer. C’est à ce moment là que nous sommes appelés à être vus et entendus, tout comme Jésus l’aurait fait en son temps ; comme il le ferait encore aujourd’hui. La foi d’un chrétien ne peut pas être chamboulée par une simple pièce, même si elle est « offensante ». C’est vrai, tout le monde doit faire attention aux croyances des autres, mais demander une censure n’est pas une solution.

Récemment, on a observé une vague de censures à travers le pays. Les gens veulent interdire ce qu’on mange, ce qu’on fait, ce que l’on voit et ce que l’on lit ; les filles indiennes « ne devraient pas s’habiller comme ceci » ou « ne devraient pas sortir tard » … La liste est infinie ! La « culture de la censure » est symptomatique d’une société devenant de plus en plus fondamentaliste, fanatique et fasciste.

Le droit fondamental à la liberté de parole et d’expression

L’article 19 de la Constitution de l’Inde garantit à tout citoyen indien le droit à la liberté de parole et d’expression. Ce même droit résonne dans l’article 19 de la déclaration universelle des droits de l’homme. On a, bien sûr, le droit de manifester, mais nous nous devons de nous demander « contre quoi manifestons-nous ? »

Le Pape François appelle constamment les chrétiens à travers le monde à être inclusifs, d’être capable de créer un espace pour « les autres », de dialoguer au point de demander à toutes les parois catholiques d’Europe d’adopter au moins une famille de réfugiés syriens. Peut-on apprendre quelque chose de ces paroles ?

Une démocratie saine se doit de promouvoir la liberté de pensée et d’expression à tous les niveaux, et doit avoir le courage de respecter les opinions divergentes. La seule censure acceptable est la censure de la censure. On espère que les chrétiens d’Inde aideront à promouvoir et défendre une société plus tolérante, plus inclusive et qui protègera la liberté et les droits de tous les citoyens, sans exception.

Par-dessus tout, en tant que Chrétiens, nous devons nous demander, si Jésus était physiquement parmi nous aujourd’hui, demanderait-il une interdiction d’Agnès de Dieu  ?

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