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Il y a quarante ans, Pasolini était assassiné

mercredi 4 novembre 2015, par SIGNIS

Paris, Bruxelles, 4 novembre 2015 (SIGNIS/La Croix/Léo Bonneville/GC). Le journal catholique français La Croix a publié récemment un article pour commémorer le quarantième anniversaire de l’assassinat du cinéaste italien Pier Paolo Pasolini, le réalisateur de Il Vangelo secondo Matteo. Ce film a été considéré par L’Osservatore Romano du 21 juillet 2014, comme le « meilleur film jamais tourné sur Jésus ». Des membres de l’Office Catholique International du Cinéma (OCIC), devenue SIGNIS avaient déjà remarqué sa qualité à sa sortie, en 1964.

Il Vangelo secondo Matteo

Il Vangelo secondo Matteo a reçu le prix de l’OCIC à Venise en 1964 « pour avoir exprimé en images d’une réelle dignité esthétique l’essentiel du texte sacré. Le réalisateur - sans renoncer à sa propre idéologie - a traduit fidèlement, avec une simplicité et une densité humaine parfois saisissantes, le message social de l’Évangile - en particulier l’amour pour les pauvres et les opprimés - tout en respectant la dimension divine du Christ ». La question que le monde catholique s’est posé à ce moment là était de savoir si un jury catholique pouvait attribuer un prix à un marxiste et un homosexuel, bien qu’il ait réalisé un film honnête. Pour l’OCIC, c’était une fausse question, ses jurés n’avaient pas à juger l’auteur de l’Evangile de Saint Matthieu mais bien son film, a expliqué le président du jury André Ruszkowski.

L’Osservatore Romano a publié en 1964 un article négatif sur le film. Le Vatican ainsi qu’un grand nombre d’évêques ont réagi face à la décision du jury. Pourtant, ils n’avaient pas vu le film. Ils n’aimaient simplement pas du tout Pasolini. Tout a changé quand l’abbé Jean-Marie Poitevin, directeur du secrétariat missionnaire à Rome, a pu organiser une projection du film pour les huit 800 évêques de la troisième session du concile Vatican II, malgré la résistance de la curie romaine. La projection a été réalisée grâce au Mgr André M. Deskur, alors secrétaire général de la Commission Pontificale pour les Communications Sociales. Ce fut un grand succès, non seulement pour les évêques mais aussi pour les membres de la Secrétairerie d’État.

Ensuite, le Conseil général de l’OCIC accorda à l’unanimité le Grand Prix de l’OCIC 1965 à l’Évangile selon Matthieu . Pasolini est venu expressément à Assise pour recevoir son prix et il raconta comment lui était venue l’idée de ce film. Léo Bonneville l’a publié dans son livre « Soixante-dix ans au service du cinéma et de l’audiovisuel » : « Se trouvant une autre fois à Assise pour un symposium entre gens du cinéma, il se trouva immobilisé » par la grève des trains et logea chez les franciscains. Il trouva, près de son lit, un exemplaire de l’Évangile. Pour la première fois, il se mit à lire le texte et, impressionné par le récit, il décida de le mettre en images. »

Teorema

En 1968, le jury OCIC a primé à nouveau à Venise un film de Pasolini, Teorema . Il s’agit d’un film d’une ambiguïté voulue et d’une audace reconnue qui a soulevé les passions et la réprobation dans divers milieux catholiques. Le président du jury était le jésuite canadien Marc Gervais. Les milieux catholiques italiens et des membres de la curie ont été choqués et ont demandé une explication. Mgr Jean Bernard, ancien secrétaire-général de l’OCIC a expliqué en octobre 1968 que le travail de l’OCIC cadrait dans le développement du plan particulier que l’Église lui a confié, à savoir « le contact et le dialogue avec le monde réel du cinéma d’aujourd’hui, adoptant ainsi, pour sa part, l’attitude que demande à nouveau, aux chrétiens de nos jours, le récent document du Secrétariat pour les Non-croyants sur les rapports à avoir avec ceux qui ne partagent pas notre Foi ».

Cela a marqué le début d’une grande discussion entre les instances du Vatican et l’OCIC, qui a duré presque deux ans. Comme résultat, l’OCIC a du changer de nom pour marquer que ce n’était pas un « office » du Vatican mais une « Organisation », indépendante, bien que reconnue par les instances du Vatican et le monde catholique. Il était désormais clair que l’OCIC pouvait continuer à décerner ses prix et que les jurés devaient considérer le film dans son ensemble et ne pas s’attarder à peser l’effet parfois troublant de certains passages. Bonneville a conclu : « Donc, la qualité du film n’est pas en cause. Mais le jury oublie trop souvent que le prix est donné pour promouvoir un film à voir qui attirera les chrétiens avec ou sans culture. Et c’est là souvent que les difficultés commencent. En fait, le jury OCIC n’a pas à se substituer au grand jury d’un festival, mais à faire son travail en appliquant les critères posés par l’OCIC ».

Après 1968, Pier Paolo Pasolini a continué d’avoir une vue critique sur la société et de l’exprimer à travers le cinéma. C’était quelqu’un qui dérangeait intellectuellement la société italienne. Le 2 novembre 1975 le corps du poète et cinéaste fut retrouvé sur une plage près d’Ostie. Quarante ans plus tard, de nombreux hommages saluent encore la mémoire d’un artiste insaisissable.

La Croix souligne que le cinéaste, mais aussi écrivain, poète, essayiste et scénariste (notamment pour Bernardo Bertolucci et Federico Fellini) a laissé une empreinte éclectique. Le journal remarque que ce Marxiste, homosexuel et distingué par l’OCIC à deux reprises haïssait la pente consumériste sur laquelle l’Italie lui semblait s’engager. Nombre de ses admirateurs lui donnent aujourd’hui raison. Parmi eux, le réalisateur Marco Risi estime que l’Italie « est devenue ce que Pasolini avait prévu il y a 40 ans  : un pays méchant, un pays antipathique ».

Son œuvre, parfois négligée par les institutions dans le passé, est aujourd’hui reconnue comme l’une des plus importantes de l’Italie du XXe siècle. « En tant que ministre de la culture, je dois demander en quelque sorte pardon, pas pour moi mais pour mes prédécesseurs, pour les institutions qui n’ont pas compris Pasolini et qui l’ont même parfois mis à l’écart », a ainsi déclaré Dario Franceschini. Plus on le lit, écrit La Croix, plus on le découvre, et plus s’impose cette certitude  : bien en peine celui qui croyait résumer hâtivement l’œuvre et les positionnements de l’homme qui affirmait par exemple : « Eh bien moi, je me suis prononcé contre l’avortement et pour sa légalisation. » L’intellectuel subversif, engagé dans un combat civil et une recherche spirituelle intense, apparaît toujours là où on ne l’attend pas.

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