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Au-delà des montagnes

mercredi 23 décembre 2015, par SIGNIS France

(de Jia Zhang-ke, Chine/France/Japon, 2015, 2h00. Compétition officielle Festival de Cannes 2015)

Lyon, 23 décembre 2015 (Magali Van Reeth) - Les changements inexorables de la Chine à travers le destin de quelques personnages, et des lieux qui eux-aussi attestent de ces transformations. Un beau film sur le temps qui passe.

A la veille du passage à l’an 2000, dans un village de la Chine rurale, un groupe de jeunes gens dansent. Parmi eux la jolie Tao et ses deux soupirants. Liang est pauvre et gentil et il travaille dans une mine de charbon. Zhang est riche et arrogant et il possède une station-service. Avec cette intrigue simplissime et proche des contes de fées, Jia Zhang-ke va dérouler, dans les 25 années suivantes, le destin de ces trois jeunes gens. En 2014 puis en 2025, dans un futur encore bien familier mais déjà très différent.

A la violence physique de A Touch of Sin (2013), son précédent long-métrage de fiction, Jia Zhang-ke oppose une profonde mélancolie silencieuse qui traversait déjà Still Life (2006). Les 3 périodes temporelles d’Au-delà des montagnes se succèdent avec douceur et si on voit des armes, celui qui les possède ne sait pas s’en servir. La souffrance et le chagrin sont présents mais liés à l’ordinaire même de la vie. La mort d’un homme que le travail dans la mine a durablement affaibli, un divorce, un enfant qui s’éloigne, le regret d’un lieu perdu à jamais et d’un temps qui ne reviendra pas, tout est ordinaire et irrémédiable.

Cette notion du temps qui passe est concrétisée par un changement de cadre, l’image s’agrandissant sur l’écran à chaque période. Cet espace de représentation peut être vu comme une ouverture plus large des personnages vers le monde extérieur - et la troisième séquence nous amène effectivement en Australie - mais aussi comme un éloignement de leurs origines. Fils d’immigrés, le jeune homme chinois ne sait plus parler la langue de son père qui lui-même ne maîtrise pas assez d’anglais pour comprendre son fils. Dans les trois époques, si différentes pourtant par leur atmosphère et le rendu visuel, le réalisateur a discrètement placé Guan Gong, le dieu de la guerre et de la fidélité à ses proches, que la mythologie chinoise représente tenant une hallebarde surmontée de rouge. Ce que le titre français ne dit pas et que le titre chinois souligne "les vieux amis sont comme la montagne et le fleuve", c’est ce côte immuable de certains sentiments, de certaines choses qui donne un ton mélancolique à l’ensemble.

Pour Jia Zhang-ke "on ne peut comprendre vraiment les sentiments qu’en prenant en compte le passage du temps" et le personnage de Tao est pour cela au centre du film. L’actrice Zhao Tao lui donne aussi bien l’insouciance de la jeunesse, dans la première partie, que la sérénité de la maturité dans le dernier temps. Elle est cette jeune fille éblouie par la richesse matérielle, elle rend crédible la douleur de cette femme à qui on vole son unique enfant, elle est celle qui prolonge astucieusement les instants de bonheur en prenant un train qui roule très lentement. C’est Tao la fidèle qui aide financièrement son ancien soupirant malade, qui garde les pulls de son adolescence, qui cuisine les raviolis, selon la même recette.

Au-delà de l’intrigue concernant les personnages, le film est parsemé de petites scènes annexes, comme ce petit avion que Tao voit s’écraser lors d’une promenade et où on verra, des années plus tard, deux personnes se recueillir au même endroit. Nous n’en saurons pas plus, et certains personnages disparaîtront, comme si le réalisateur les avait oublié en chemin. Ce qui compte encore une fois, c’est un portrait de la Chine, où tout change si vite, comme un peu partout dans le monde. Pas besoin d’être chinois pour se demander si les voitures allemandes sont la clé du bonheur ou regretter que l’argent soit devenu une valeur en soi. Mais Au-delà des montagnes n’est pas un film nostalgique, tourné uniquement vers le passé. En 2025, il est encore possible de trouver une "clé" pour trouver sa juste place dans le monde. Un monde toujours en mouvement, toujours empreint des traces et des cicatrices du passé mais un monde et des êtres qui regardent vers l’avenir, avec espérance et fébrilité, et inventent une autre façon de concilier l’instant présent et le temps qui passe.

Dans la scène finale, Tao danse. Elle est seule mais souriante. Autour d’elle, la campagne proche de sa maison, le lieu où elle a habité depuis sa naissance. Une femme en accord avec l’instant présent, avec sa vie dont elle n’a pas choisi tous les rebondissements, les changements mais qu’elle assume avec sérénité. Le réalisateur ne nous donne pas des recettes pour être heureux, il nous dit juste que c’est possible et, dans ce beau moment de cinéma, on veut bien y croire.

Magali Van Reeth

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