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Café Society

mercredi 11 mai 2016, par SIGNIS France

(de Woody Allen. Etats-Unis, 2016, 1h46. Festival de Cannes 2016, hors compétition.)

Lyon, 11 mai 2016 (Bernard Bourgey) - Film d’ouverture du Festival de Cannes 2016, hors compétition, Woody Allen fait un pont entre le Hollywood des années 30 et sa chère ville de New York, dans un film chatoyant et brillant dont le titre fait référence à un célèbre night club newyorkais des années 30, où il nous parle encore une fois avec élégance des mirages du succès facile, du temps qui ne se rattrape pas et de l’homme qui ne peut faire l’économie de ce qu’il laissera après lui.

Dans les années 30, Bobby Dorfman (Jess Eisenberg) un jeune juif newyorkais, fils de Marty, bijoutier modeste et balourd et de Rose, mère très fière de son frère Phil (Steve Carell) qui a réussi à Hollywood, ne se voit pas d’avenir dans ce morne univers au milieu de sa fratrie hétéroclite, entre son frère Ben (Corey Stoll) gangster sans état d’âme qui avec ses complices n’hésite pas à faire couler ses cadavres dans le béton et sa sœur communiste comme son mari, couple toujours dans des discussions sans fin pour changer le monde. Un soir où le tout puissant Phil agent de stars est dans sa belle villa avec piscine, à attendre un coup de fil de Ginger Rogers, c’est sa sœur de la côte est qui est au fil pour lui annoncer que son neveu Bobby va débarquer chez lui et qu’un emploi, même modeste, serait bienvenu de sa part…

Bobby embauché comme coursier, va découvrir Los Angeles, cette ville qui "carbure à l’ego"comme lui dit son oncle, mais le seul intérêt qu’il y trouve c’est Vonnie (Kristen Stewart) la jeune secrétaire de son oncle chargé par lui de guider ce jeune encore naïf dans le monde de Hollywood. Bobby très vite s’éprend de Vonnie, elle est prise de son côté avec un homme établi plus âgé qu’elle, mais quand elle se croit abandonnée, elle tombe dans les bras de Bobby dont elle est tombée amoureuse, à qui elle avait dit cette phrase prémonitoire : "tu me fais penser à un chevreuil pris dans les phares d’une voiture…" Mais finalement elle n’est pas abandonnée et à devoir choisir entre l’inconnu d’une vie à créer à New York avec le jeune Bobby qui n’a que son amour à lui offrir et la sécurité avec son amant riche prêt à divorcer pour elle, Vonnie va préférer le confort. Et Bobby va perdre sa naïveté en découvrant que l’amant de Vonnie n’est autre que son oncle ! Bobby retournera à New York, se lancera dans les affaires juteuses aux côtes de son frère gangster en faisant prospérer une boite de nuit newyorkaise des années 30, repaire de toute la faune locale plus ou moins fréquentable, épousera la belle Véronica (Blake Lively) et deviendra riche à son tour.

Et c’est à New York, ville si chère à Woody Allen, où le jeune Bobby voulait faire sa vie avec Vonnie, qu’ils se reverront des années plus tard un soir où, accompagnée de son puissant mari et devenue aussi frivole et mondaine que les amis qui les accompagnent, Vonnie franchira la porte du luxueux établissement. Ils se retrouveront et prendront conscience que le temps qui aurait pu construire leur amour s’est dérobé sous leur pas et la magnifique scène finale verra, lors d’un réveillon du nouvel an, Bobby et Vonnie à jamais séparés, chacun seul au milieu d’une foule de fêtards, avec le regard de ceux qui savent que tout retour en arrière est désormais impossible. Ce, à la veille de tous les bouleversements qui vont secouer l’Europe sans épargner les Etats-Unis. Et ce n’est pas neutre chez Woody Allen quand il fait prononcer le nom d’Hitler par l’un de ses personnages !

Avec lui-même en voix off comme pour permettre au spectateur le recul pour dépasser la simple histoire racontée, avec l’amour du jazz qu’on lui connait, ici comme consubstantiel au film, Woody Allen a confié la direction de la photographie à Vittorio Storaro qui nous offre des couleurs chaudes et sensuelles, pour idéaliser non Hollywood ni l’époque, mais les films de cet âge d’or qui fascinent et inspirent tant le cinéaste.

Bien sûr, comme toujours chez Woody Allen la finesse d’esprit révèle le moraliste qui a l’élégance de ne pas avoir l’air d’y toucher, mettant Socrate dans la bouche d’un personnage… "une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue…" et un autre dit : "vis chaque jour comme si c’était le dernier : un jour ça le sera !". Et l’humoriste n’est pas loin du moraliste : lorsque le frère gangster est rattrapé, il se convertit au catholicisme avant de finir sur la chaise électrique parce qu’il a besoin de savoir que tout ne s’arrête pas avec la mort, or pour les juifs il n’y a pas de vie après la mort. Ce qui fera dire à la mère que si les juifs proposaient une vie après la mort, ils auraient plus de clients… et la métaphysique se loge chez le père qui proteste contre le silence que Dieu oppose aux prières des hommes, à qui sa femme répond que "pas de réponse, c’est aussi une réponse".

Oui, dans un superbe melting pot, Woody Allen le sorcier réalise un alliage très pur avec la nostalgie et le désenchantement, l’amour du cinéma, des personnages attachants et tragiques qui courent tous à l’échec, les mirages de la réussite factice, sans oublier la réflexion sur ce que l’homme laisse au bout du compte après lui. Savoir parler avec légèreté des choses graves, c’est du grand art !

Bernard Bourgey

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