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Carol

mardi 23 février 2016, par SIGNIS France

(de Todd Haynes. États-Unis/Royaume-Uni, 2015, 1h58)

Lyon, 23 février 2016 (Bernard Bourgey) – D’après le roman de Patricia Highsmith (1921-1995) : The Price of Salt or Carol (1952) traduit en français sous le titre : Les Eaux dérobées ou Carol, publié sous le pseudonyme de Claire Morgan.

Dans le New York des années 50 et des festivités de fin d’année, Carol (Cate Blanchett) homosexuelle, en instance de divorce de Harge (Kyle Chandler) un homme de la haute société, rencontre Thérèse (Rooney Mara) jeune vendeuse modeste dans un grand magasin où elle était entrée pour acheter le cadeau de Noël de leur petite fille : entre elles, c’est le coup de foudre immédiat.

Pour échapper à l’amour sincère mais castrateur de son mari qui va tout faire - jusqu’à utiliser leur enfant comme objet de chantage - pour la pousser à revenir à lui et à renoncer au divorce, Carol entraîne Thérèse quelques jours dans un road movie à deux, de motels miteux en hôtels plus luxueux, le temps de s’apprivoiser, de vivre une étreinte amoureuse filmée avec la plus grande pudeur, de mesurer jusqu’où un mari peut aller dans la bassesse pour obtenir ce qu’il veut, d’éprouver aussi ce qui va les séparer : la différence d’âge qui conduit Carol à rendre sa liberté à Thérèse, quitte à en souffrir et à vouloir revenir en arrière, toujours amoureuse.

Mais ensemble ces deux femmes mûrissent : la jeune Thérèse sait davantage ce qu’elle veut ou pas avec des garçons qui voudraient penser son avenir à sa place. Photographe à ses heures perdues, elle évolue vers une photo plus mature à partir du moment où elle ose photographier Carol, elle qui jusqu’ici n’osait fixer ses semblables, ce qui lui ouvre les portes de la photographie de presse pour un avenir professionnel plus motivant que son travail alimentaire de vendeuse. Quant à Carol, dans le paroxysme d’un huis-clos entre elle, son mari et leurs avocats respectifs, elle surprendra ses interlocuteurs par sa hauteur de vue dans cette séparation, en affirmant le bonheur qu’elle veut intensément pour son mari et pour leur fille, sans renoncer à ce qu’une mère aimante peut exiger ni renier une liberté de choix audacieuse pour l’époque.

La scène finale ouverte verra les deux femmes dans un face à face où tout pourra basculer, dans la rupture définitive entre elles comme dans une vie ensemble qui serait désormais pleinement assumée.

Filmé en super-16, ce qui donne à l’image un grain de velours, le chef opérateur Ed Lachman rend hommage au photographe américain Saul Leiter et au peintre Edward Hopper, les portières et les vitres des voitures embuées par la pluie montrant l’enfermement des personnages dans une société corsetée tandis que le bonnet de Noël, les gants oubliés sur le comptoir, le manteau de fourrure, le pull dans la valise de Carol disent l’érotisme des objets et que la sensualité est palpable dans le geste furtif d’une caresse sur une épaule…

En 2002 déjà, Todd Haynes dans Loin du paradis avait signé un film superbe sur le mythe de la famille et de la société idéales et la schizophrénie engendrée par les écarts entre cet idéal auquel on est tenu de se conformer et les réalités beaucoup plus complexes de la nature humaine. Mais le film était plus lisse et la psychologie des personnages moins approfondie.

Ici, on est concerné par les tourments internes des personnages dont le jeu est intense, on reste béat devant la prouesse cinématographique de ce récit en flashback de la rencontre et de l’aventure de Carol et Thérèse, encadré par une même scène subtilement filmée de deux façons différentes, autant que par la perfection de la reconstitution de l’époque qui ne tombe jamais dans l’esthétisme. Du très grand art !

Bernard Bourgey

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