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Dégradé

dimanche 8 mai 2016, par SIGNIS France

(de Tarzan et Arab Nasser. Palestine/France, 2015, 1h23. Sélection Semaine de la critique Cannes 2015.)

Lyon, 8 mai 2016 (Magali Van Reeth) – Dans la bande de Gaza, à l’abri d’un salon de coiffure, un groupe de femmes papote en attendant leur tour. Sous la légèreté de leurs propos, et dans le bruit des fusillades, le constat terrible d’une vie très dégradée.

Le titre du film "dégradé" en français dans le texte fait évidemment référence au terme utilisé par les coiffeurs pour une coupe qui n’est pas "droite", où tous les cheveux n’ont pas la même taille. Le mot est aussi utilisé pour désigner une couleur dont la teinte n’est pas stable mais plus ou moins intense. Enfin "dégradé" a le sens de détérioration. Ces trois significations d’un même mot se retrouvent tout au long du film.

Dans un salon de beauté à la décoration simplissime, des femmes attendent leur tour en bavardant. La patronne est une immigrée russe, ce qui étonne et amuse ces Palestiniennes qui n’ont pas la possibilité de quitter leur territoire. Les clientes sont très diverses, par la condition sociale, leur engagement religieux ou politique. Hiam Abbass interprète un personnage de divorcée amère et provocante, montrant ainsi qu’elle est aussi crédible dans un rôle de méchante où on ne la voit pas souvent. Une jeune femme va se marier et vient pour le maquillage et la coiffure, accompagnée de sa mère et de sa future belle-mère. Une des clientes est venue avec sa voisine très religieuse.

Le dégradé se trouve aussi dans les couleurs de la photo du film, une jolie palette déclinant les nuances du vert, bleu et marron, un dégradé dans une lumière étouffée qui rappelle par moment la peinture classique flamande. Mais qui dans le huis-clos de ce salon renforce l’impression d’étouffement ressenti doublement par les clientes : l’état d’Israël entrave leur liberté de déplacement et leur condition de femmes les met sous la tutelle des hommes dans une société islamique très patriarcale.

Dans ce salon de beauté, tout est "dégradé". Le lieu ressemble plus à un garage transformé à la hâte et avec peu de moyens (il faut monter à l’étage pour se laver les cheveux) et l’électricité est souvent coupée. A travers les conversations des femmes, on entre peu à peu dans leur quotidien éprouvant. La situation économique dans la bande de Gaza est catastrophique et aucun projet ne peut aboutir. Elles trouvent quand même de l’humour pour décrire les tracasseries administratives, comme le passage des points de contrôle, à "triple entrée". Et derrière les minces vitrines du salon, où tremblote un pauvre rideau de dentelle, on entend le bruit constant des hommes qui se disputent et s’entretuent dans des querelles fratricides. Ces hommes, maris, frères ou amants, qui exercent sur elles une abjecte domination. Comme le dit l’une d’elles face au danger : "l’enfer, on y est déjà".

Avec un ton léger et beaucoup de chaleur et de respect pour ses personnages, Dégradé met subtilement en scène l’horreur du quotidien de ces femmes. Dans ce salon de beauté, où bruisse la vie et entre la mort, elles vivent emprisonnées dans un territoire aussi fermé et dégradé que la société dans laquelle elles sont condamnées, par la folie des hommes et des enjeux politiques, à demeurer.

Magali Van Reeth

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