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Divines

vendredi 2 septembre 2016, par SIGNIS France

(de Houda Benyamina. France/Qatar, 2015, 1h45. Sélection officielle Festival de Cannes 2016, section Un Certain Regard, Caméra d’or.)

Lyon, 2 septembre 2016 (Magali Van Reeth) – Elles se savaient poussière du cosmos, la magie du cinéma les transforme en personnages épiques : un film débordant d’énergie, de joie et de drame sur une jeunesse qui refuse le statut de victime.

C’est un film bruyant, plein d’énergie, l’énergie de ceux qui n’ont rien à perdre et qui vont tenter de s’extraire de leur destin qui les colle dans la boue. Par tous les moyens qu’ils connaissent, quitte à prendre de gros risques. Dounia est une lycéenne des quartiers défavorisés d’une grande ville. Vive, menue, elle a la gouaille populaire de son époque, qui lui sert à cacher sa peur. Effrontée devant les professeurs, honteuse devant sa famille, elle est toujours suivie de son amie Maimouna, ronde et noire, une montagne de douceur joyeuse.

C’est un film de femmes, avec des héroïnes issues des milieux les plus défavorisés de la société française, réalisée par une femme n’appartenant pas aux réseaux classiques du monde du spectacle. Pour Houda Benyamina, "il a fallu défoncer beaucoup de portes pour arriver au bout de ce projet". L’ambiance du film est explosive et l’énergie de Dounia déborde du cadre, pousse la mise en scène jusque dans ses rêves, notamment dans une jolie scène à bord d’une voiture de luxe tourbillonnant dans la grisaille des immeubles. Oulaya Amamra est de tous les plans, transformant sa timidité de jeune fille mal à l’aise en rage de vaincre, une Eugène de Rastignac contemporaine : c’est une actrice magnifique.

Houda Benyamina est à l’origine de la création de l’association 1000visages qui "œuvre en faveur de l’accès à la culture, la création, la diffusion, l’éducation artistique et culturelle auprès des populations qui en sont éloignées, que ce soit pour des raisons sociales, économiques ou territoriales". Ses personnages, comme les comédiens, sont issus de ces populations très éloignées de l’art et de la culture. Au milieu des barres d’immeubles, dans les bidonvilles des Roms, on n’a pas l’habitude d’aller au cinéma, au spectacle. Pour Dounia et ses copines, le monde est clos et la seule espérance s’appelle "money". L’argent, elle en voit partout dans son quartier et elle est fascinée par l’autorité, la prestance et la force de Déborah, princesse du trafic de drogue à qui elle va proposer ses services.

Dans ce roman d’apprentissage, la réalisatrice confronte son personnage au religieux, avec humour et justesse. En partie financé par le Qatar, le film s’ouvre sur un chant musulman de louange à Dieu. Mais quand Dounia et Maimouna s’habillent en niqab, c’est pour aller voler dans le supermarché voisin et quand Dounia traverse une mosquée ou entre dans une église, c’est pour faire son trafic en toute sécurité... Pourtant, un soir sous la nuit étoilée, les deux jeunes filles s’interrogent sur la présence divine. Pour Dounia, Dieu à autre chose à faire que de s’occuper d’elles "on est des poussières du cosmos" ; mais non répond Maimouna, nous sommes des enfants de Dieu et comme tous les pères, "il doit s’occuper de nous, c’est obligé". Dans ce drame, c’est elles qui sont divines, dans leur foi en l’avenir, leur appétit de vivre, leur si belle amitié, leurs erreurs reconnues...

Dounia découvre aussi l’art à travers un spectacle de danse qu’elle voit d’abord de loin, tout en haut du perchoir où elle se cache dans les coulisses d’un théâtre. L’exigence de la danse qui permet de transformer un geste robotique en un geste splendide, le scintillement de la scène où le corps peut devenir plein de grâce. C’est l’apprentissage de la sensualité à laquelle Dounia n’était pas préparée, du désir qui la désarçonne. Comme elle, le beau danseur a su maîtriser sa peur mais lui cherche le sacré, pas la "money".

Un film subtilement construit où la dernière scène du film fait écho à l’une des premières scènes. Au lycée, par bravade et inconscience, Dounia se moque méchamment de la professeur qui la prépare à un examen, méprisant les codes imposés par le monde du travail. Dans l’épilogue, ce sont les mêmes codes imposés, qu’elle a une nouvelle fois méprisés en défiant les pompiers et la police, qui vont précipiter le drame. Pour Dounia, l’apprentissage est terminé, elle sait désormais qu’elle est responsable de ses actes, de sa chute. Un apprentissage douloureux, aussi bien physiquement que psychologiquement, finalement très moral. C’est peut-être la grande force de ce film où la réalisatrice ne montre pas de pitié pour ses personnages mais une lucidité et une tendresse qui en font, non pas des victimes mais des êtres humains à part entière, responsable de leurs actes.

Au Festival de Cannes 2016, Divines était présenté dans la sélection Quinzaine des réalisateurs et a obtenu la Caméra d’or qui récompense le meilleur premier film, toutes sélections confondues.

Magali Van Reeth

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