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Faust

mercredi 4 juillet 2012, par SIGNIS France

(d’Alexandre Sokourov, Russie, 2011, Lion d’or et prix SIGNIS au Festival de Venise 2011)

Lyon, 20 juin 2012 (Magali Van Reeth) - Réflexion visuelle et intellectuelle sur un mythe qui hante toujours nos sociétés, Faust se perd en cherchant la vérité, aveuglé par les étourdissements de la somptueuse lumière du film.

"Comment cela se fait-il que vous ne disiez jamais rien de son âme ? demande Wagner à Faust. "Simplement je ne l’ai pas trouvée" répond Faust. Librement inspiré de l’ouvrage de Goethe, le film et ses personnages partent en quête de cette âme, qu’on ne voit jamais et qui nous tourmente si souvent. La raison et le cœur balloté entre l’absence de Dieu et la l’omniprésence du Malin, Faust s’épuise entre discussions et argumentations, toujours en mouvement, en quête d’une réponse claire qui donnera du sens à la vie. Au sens propre comme au figuré, il chemine dans la boue, dans la nuit, triturant les entrailles du monde et du corps. Il cherche une illumination, et aveuglé par le visage de la beauté, trébuche encore.

Pour le réalisateur russe Alexandre Sokourov, ce film clôt la tétralogie des monstres contemporains, Moloch (1999), Taurus (2000) et Le Soleil (2005), respectivement inspiré des personnages d’Hitler, Lénine et Hiro Hito. Faust questionne le Mal et cherche à définir l’âme dans la violence du monde. Pendant plus de deux heures, il poursuit sa quête jusqu’aux portes de la folie et de l’enfer. Faust nous soule de questions et de raisonnements, sans cesse en mouvement, montant des escaliers, escaladant des barrières, arpentant les bois et les forêts, à cheval, en carriole, il n’y a pas de répit possible. On avance avec lui, parti prenante de cette expérience quasi hallucinatoire, comme un cercle parcouru sans fin...

Mais les films d’Alexandre Sokourov sont d’abord des œuvres visuelles, du cinéma poussé à la frontière de la couleur, de la texture et de la lumière pour y apporter une autre émotion, une tension tout à fait particulière. Faust alterne le vert de gris et l’éblouissement mordoré, une image aux coins arrondis où les visages sont parfois déformés par les passions ressenties. Les arbres de la forêt ont la même couleur que les vestes des protagonistes et le gris des troncs a les mêmes nuances que la peau en décomposition. Dans la chambre à coucher, on peut compter les grains de poussière volant dans la lumière alors que dans l’église du village, la froideur de la pierre nous fait frissonner. Sans cesse, l’ambiance chromatique du film, avec des variations infimes à l’intérieur d’un même plan, nous pousse vers la fiction et le mythe, tout en nous retenant dans les interrogations de nos propres vies. Ce travail subtil et original, qui fait le talent personnel de Sokourov, a été rendu possible grâce au directeur de la photographie Bruno Delbonnel. La lumière, origine première du cinéma, est omniprésente à l’écran et, sans cesse fuyante, elle se dérobe aux regards de Faust et des incrédules qui veulent la saisir et la figer.

Au Festival de Venise 2011, où le film était en compétition, Alexandre Sokourov a obtenu le Lion d’or et le prix Signis.

Pour aller plus loin, quelques extraits du dossier de presse du film Faust d’Alexandre Sokourov :

Quel a été votre point de départ pour aborder le travail d’adaptation ?

Je réalise une œuvre visuelle, sa distance avec l’œuvre littéraire est un grand problème. L’une des questions principales est celle des détails. Goethe avait une capacité unique de ne pas mentionner les détails : nous ne savons rien sur la vie de Faust. Et pourtant se dessine une personnalité stupéfiante, gigantesque, une sorte de monolithe. Pourquoi ? Parce qu’il est toujours en train de parler. Dans les spectacles adaptés de Faust, dans tous les théâtres du monde, le personnage épuise le spectateur par sa verbosité, le fusille de phrases savantes... Imaginez ces enchaînements de formules philosophiques dites avec les intonations sévères de la langue allemande : le spectateur ne sait plus où se cacher. Et il sort du spectacle sans avoir compris qui était Faust.

C’était ça, ma tâche principale : essayer de créer cet homme, en donner ma version. Je me suis alors consacré à tenter d’approfondir sa biographie. C’est difficile, pour un personnage mythologique. Mais un cinéaste a besoin de s’y attarder, parce qu’il va montrer un être vivant sur l’écran. C’est un grand problème de savoir comment il est, quel caractère il a. On a dû trouver son père et sa mère, sans cela on n’aurait pas pu y croire. Ça n’intéressait pas Goethe ; il ne s’intéressait pas à ses jambes, seulement à ses pensées savantes, à sa tête volante. Mais qu’est-ce qu’il y a sous cette tête ? Comment s’habille-t-il, que mange-t-il ? C’est le problème : comment passer du mythe à la vie."

Comment se déroule un processus d’adaptation aussi délicat ? Est-ce le travail sur le récit qui prime, y a-t-il d’abord des visions, des images directrices ?

"Pour moi, le film est un arbre qu’il faut laisser pousser. Lorsqu’on le voit sortir de terre, il ressemble très peu au chêne ou à l’érable qu’il va devenir. Lorsqu’on se trouve face à une puissance comme celle du texte de Goethe, il est d’autant plus difficile de faire pousser l’arbre du film, dans l’ombre d’un tel texte... Il faut donc être attentif.
Travailler dans une langue étrangère est un cas très particulier, ça resserre le travail sur le scénario littéraire, qui devient une sorte de sol à labourer encore et encore pour que l’arbre pousse correctement. J’ai raconté au scénariste mon idée. Les personnages et les grandes lignes du sujet principal m’étaient déjà clairs, comme les actions et les émotions des personnages. Le scénariste a esquissé un schéma général des situations et des dialogues, en russe. Puis j’ai commencé à adapter tout cela à la langue allemande, et il est alors resté peu de choses du scénario initial. Pour le travail de l’écrivain comme pour celui de l’acteur, la distance entre les langues est grande, dans l’atmosphère émotionnelle, dans le tempérament. Les moyens d’exprimer la pensée philosophique sont différents : en russe, elle prend des tonalités presque tendres, de la douceur. En Russie nous sommes des amoureux de la philosophie, nous la percevons un peu comme la musique. En Allemagne, c’est plutôt l’inverse. Et il en va de même pour le travail de l’acteur. Si un acteur russe joue un Allemand, mais en russe, on ne pourra jamais le post-synchroniser, la nature de la diction est trop différente, les accents logiques et émotionnels sont placés ailleurs.

C’est pourquoi la traduction est une seconde écriture, qui emmène le scénario loin de sa première version. Ceci pour vous expliquer que ce moment du travail est très délicat. La traduction est la naissance du film lui-même, qui est tourné à partir de ce second texte. Il y a de nouveaux personnages, de nouvelles situations... Et aussi pendant le tournage, constamment, il y a des changements. Parce que le sens qui était exprimé par les paroles est déjà joué par d’autres choses, par la simple présence des acteurs, par des objets ou des lumières. Et il ne faut pas surcharger le spectateur. Donc je jette toujours des dialogues ou des scènes, le cœur léger."

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