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Folles de joie/La Pazza gioia

mardi 14 juin 2016, par SIGNIS France

(de Paolo Virzi. Italie/France, 2016, 1h58. Festival de Cannes 2016, Quinzaine des réalisateurs)

Lyon, 14 juin 2016 (Marie-Joëlle Thiriez) – Folles de joie... ou l’escapade mouvementée du désir... Où donc veut nous amener Paolo Virzi ?

Le film s’ouvre sur des images bleues et froides qui nous laissent apercevoir une jeune femme, Donatella, avec un enfant : elle scrute l’eau sous un pont. Puis sans transition, nous entrons dans un domaine à la campagne, aux couleurs toscanes, maison chaleureuse et colorée, où les pensionnaires se révèlent un peu particuliers et Béatrice très présente et très, très bruyante ! Ce contraste des atmosphères, où l’on passe d’un pressentiment de drame à l’étrangeté anarchique, voire à la comédie, donne le ton d’un décalage permanent dans lequel nous sommes emportés, impuissants, comme dans un tourbillon. Paolo Virzi va nous bousculer tout au long du film pour interroger notre regard et nous déplacer progressivement au-delà des apparences des personnages et des situations.

Béatrice est grande bourgeoise déçue et déchue, vêtements farfelus, ombrelle omniprésente, longs cheveux blonds et verbe haut en ton et en couleurs. Hyperactive et surexcitée Béatrice semble exaltée, elle "manque" de liberté et de confort dans cette maison qui fut celle de sa famille et qui est devenue maison d’accueil pour personnes ayant des troubles mentaux. Et "l’hôtellerie", bien que sous l’attention bienveillante et affectueuse du personnel soignant, ne lui semble pas à la hauteur de sa condition. Elle "manque" du confort et du luxe que sa vie passée semble lui avoir permis de connaître. Mais est-ce bien le fond de sa détresse ? Donatella est tout en noirceur, des pieds à la tête, tatouée, scarifiée, révoltée… En manque de médicaments pour la tranquilliser et l’apaiser. Mais pourquoi donc est-elle si déprimée, si fermée, si dépendante, si mal dans sa peau ?

Ces deux femmes, que tout distingue (milieu social, personnalité, comportements, attentes) se retrouvent dans une même détresse : c’est leur "désir d’être" qui est malade et les manques exprimés ne sont que les masques d’un autre désir beaucoup plus profond, malmené par la vie. "On va où… on cherche quoi ?". Or, le désir, en chacune, est pourtant ce qui les porte à l’action, ce qui les pousse encore à vivre et à vivre autrement, ce qui leur donne des raisons de se battre : "On veut un peu de bonheur".

Béatrice va saisir et inventer tous les moyens pour exister, telle qu’elle se rêve d’exister à ses propres yeux ainsi qu’aux yeux des autres, dans la reconnaissance de sa grandeur passée, de sa notoriété, de celle de son ex-mari. Folie des grandeurs ? Désir de femme, désir d’être aimée ? Désir fou de reconnaissance. Donatella va finir par pouvoir articuler péniblement sa demande obsédante : obtenir du juge, une photo de son fils placé en famille d’accueil… ! Désir de mère… ? Désir d’aimer.. ?

Le rythme effréné des paroles, la succession de situations parfois cocasses ou d’images récurrentes, les fuites en autobus, en voiture ou autres frasques, traduisent toute l’intensité de cette quête vitale mais aussi errante, où l’amitié de Béatrice et Donatella va prendre forme autour d’un projet : retrouver la famille d’accueil, revoir l’enfant. Toutes les deux vont aller à la rencontre de leur propre famille, tester ces liens qu’elles aimeraient voir toujours vivants. Mais, autre décalage, toutes deux vont se heurter à la dure réalité de leur solitude, à ce monde extérieur, ce monde "sain", si ferme dans ses certitudes et jugements définitifs, mais aussi ses égoïsmes. "Ils ont rien compris".

Derrière leurs allures si différentes, ces femmes comprennent qu’elles se ressemblent, qu’elles partagent des blessures qui les rapprochent. Et de leurs deux fragilités, de leur faiblesse réciproque, va naître une force insoupçonnable : celle de leur complicité. Béatrice a une vitalité ; et Donatella a un but…

Le salut vient de là où on ne l’attend pas. Et l’imprévisible, qui est un peu la marque de Beatrice, et au-delà d’elle, du film, va se produire : quand toute sa débordante énergie, quand toute la force de son imagination, de son mépris des convenances, quand tout son désir d’aimer rencontre la détresse de Donatella, son désespoir, son histoire dramatique, mais aussi sa détermination et son amour fou pour ce fils qu’elle croit ne plus jamais revoir ; quand ces deux fragilités, de fait si complémentaires se rencontrent et s’unissent, alors se produit l’improbable : Donatella, poussée par les initiatives "folles"de Béatrice, peut envisager sortir de ses tendances mortifères, voir la vie autrement qu’à travers les grilles de son passé, prendre une nouvelle respiration dont la plage et la mer se font symboles. Elle peut passer de l’espoir d’une rencontre furtive avec son fils, à l’espérance d’une nouvelle relation avec lui. Et Béatrice, moteur incontrôlable de cette aventure, électron libre dans un monde limité, si elle put s’offrir quelques instants de rêve, de liberté, a surtout entrevu la grâce apaisante de l’amitié.

Ce film de Paolo Virzi donne à Valérie Bruni Tedeschi, par son exubérante vitalité, et à Micaela Ramazotti, par sa touchante vulnérabilité, de brouiller nos frontières : entre normal et pathologique, entre responsabilité et irresponsabilité, entre désir et réalité... Au-delà des apparences premières, Paolo Virzi nous emmène au cœur de la profondeur et de la complexité des êtres.

Marie-Joëlle Thiriez

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