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Fritz Bauer, un héros allemand

mercredi 13 avril 2016, par SIGNIS France

(de Lars Kraume, Allemagne, 2015, 1h24)

Lyon, 13 avril 2016 (Magali Van Reeth) - Dix ans après la fin de la guerre, l’Allemagne se reconstruit mais ceux qui demandent des comptes ne sont pas toujours entendus.

Comment une société peut se reconstruire après avoir vécu un des pires drames de son histoire ? Cette question est le fil conducteur du livre d’Olivier Guez, Histoire des juifs en Allemagne depuis 1945, qui a donné à Lars Kraume l’envie de réaliser ce film.

En 1957, le juge Fritz Bauer apprend qu’Adolf Eichmann se cache en Argentine. Il va tout faire pour parvenir à le faire arrêter et extrader vers l’Allemagne. Il espère qu’un procès permettra de juger les coupables et à la jeune génération - qui était enfant pendant la Seconde guerre mondiale - de retrouver un idéal. Réellement convaincu que les choses peuvent changer, le juge Fritz Bauer est revenu d’exil prêt à se battre encore une fois pour faire advenir une réelle démocratie.

Le film ne s’attache pas seulement au destin individuel d’un personnage mais montre la complexité de la situation politique en Allemagne dans les années qui ont suivi la fin de la Deuxième guerre mondiale. Un pays coupé en deux, une volonté partagée de nouer des relations pacifiques avec les ennemis d’autrefois, la décision des Etats-Unis de reconstruire l’Europe avec une Allemagne forte. Et surtout, l’impossibilité de faire fonctionner l’administration allemande sans s’appuyer sur d’anciens Nazis. Dans l’armée, la police, les gouvernements locaux et nationaux, rien ne peut exister sans eux. Aussi, juger les criminels de guerre, c’est se juger soi-même... Bauer, que son passé de résistant et sa judaïté protègent, a un poste important mais certains de ses dossiers se heurtent à un mur invisible.

La position du juge Fritz Bauer est d’autant plus complexe qu’il garde sa vie privée, en apparence monacale et toute dédiée au travail, très secrète. A cette époque, comme un peu partout dans le monde occidental, l’homosexualité est considérée comme une perversion et jugée comme un crime. Fritz Bauer, convaincu qu’il faut juger les principaux responsables de la solution finale pour que son pays devienne enfin une vraie démocratie, sait qu’il doit louvoyer, en tant que juif et homosexuel, entre l’antisémitisme chronique et l’hypocrisie d’une société bourgeoise. Il est habité par une mission qui lui permet de dépasser ces entraves. Cette sexualité impossible renforce sa solitude et ses capacités d’abnégation et de travail.

L’acteur allemand Burghart Klaussner est très impressionnant dans le rôle du juge Bauer. Toujours une cigarette à la main, le débit essoufflé et la démarche maladroite, il a l’œil qui pétille et le calme de ces êtres envahis par leur destin. Jouer ce rôle-là dans l’Allemagne contemporaine, c’est aussi remettre les héros discrets à l’ordre du jour pour une génération de jeunes gens qui doit vivre avec le poids des crimes de leurs aînés. Burghart Klaussner dit volontiers que c’est le rôle de sa vie et on veut bien le croire ! A ses côtés, Ronald Zehrfeld est un jeune juge qui découvre l’envers du décor, que ce soit dans les tractations du palais de justice ou dans les cabarets nocturnes. Lui aussi payera de sa personne par idéal et loyauté.

Sans lyrisme, par petites touches et avec une photo soignée, le film Fritz Bauer, un héros allemand montre comment le piège se referme sur des hommes aux idéaux qui dépassent leur cercle personnel et qui se trouvent acculés à l’échec et à la déception par une société qui, pour survivre, doit taire une partie de son passé. Mais ce sont des personnages impressionnants et attachants : ils donnent envie de se battre pour une véritable démocratie, pour une cause juste.

Magali Van Reeth

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