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Fuocoammare, par delà Lampedusa (prix oecuménique Berlinale 2016)

mercredi 28 septembre 2016, par SIGNIS France

(de Gianfranco Rosi. Italie/France 2016, 1h54. Berlinale 2016, Ours d’or et prix oecuménique.)

28 septembre 2016 (Bernard Bourgey) – Auteur de documentaires remarqués, dont Sacro GRA consacré à des personnes vivant sur le périphérique de Rome (Lion d’Or à La Mostra de Venise en 2013) Gianfranco Rosi, 52 ans, a obtenu l’Ours d’Or et le prix du jury oecuménique à la Berlinale 2016 avec ce documentaire qui nous montre dans ses contrastes, le quotidien de l’île de Lampedusa qu’il a habitée plus d’un an, avant d’en exporter cette "mer en flammes" : des images exigeantes qui invitent le spectateur à la réflexion, loin de tout voyeurisme et de tout sentimentalisme.

Une embarcation de fortune chargée de réfugiés, qui chavire près des côtes de Lampedusa a droit à une minute au JT si le nombre de noyés est suffisamment significatif pour susciter la compassion. La démarche de Gianfranco Rosi est à l’inverse du sensationnel et de l’évènementiel. Le cinéaste a pris le temps de demeurer plus d’un an sur l’île, de filmer les gardes-côtes repérant de jour comme de nuit les embarcations et cherchant à connaître leur position, de montrer le travail repoussant mais indispensable des équipes de secours, il a recueilli les paroles de quelques échoués sur l’ile racontant ce que eux et leurs coreligionnaires ont supporté sur ces embarcations : témoignage terrible de l’un d’eux qui explique les trois "classes" tarifées par les passeurs, les migrants de la troisième classe dans la cale sans lumière, condamnés à mourir, étouffés par la chaleur insupportable…

Gianfranco Rosi s’attache à un médecin qui parle de la déshydratation, de la malnutrition, des brûlures dues à l’essence, des asphyxies causées par les émanations des moteurs, de l’examen des cadavres repêchés… Homme de métier et de cœur qui fait tout pour soigner et sauver ce qui peut l’être, mais qui dit aussi son impossibilité à "s’habituer" à ces drames et les cauchemars qui l’empêchent de dormir. La caméra de Rosi est pudique, respectueuse des personnes approchées et ne cherche jamais à susciter l’apitoiement facile du spectateur devant des images parfois difficilement soutenables. Mais l’étonnante originalité de la démarche de Gianfranco Rosi est de ne pas limiter son regard sur Lampedusa à la tragédie des migrants mais d’y filmer aussi une famille de pêcheurs avec le fils Samuele embarqué sur le bateau de son père, gamin de 12 ans jouant avec un copain à fabriquer des arcs et des flèches dans les broussailles, les filmant tous les deux "jouant à la guerre", s’imaginant avec des kalachnikov dans les mains, ce qui donne au film une note de fraicheur et d’espièglerie.

Gianfranco Rosi montre une île au quotidien tranquille de ses habitants et ne pose jamais sur eux un regard culpabilisant mais un regard sacrément interrogeant : la juxtaposition de moments d’immersion dans l’insoutenable, en parallèle de scènes paisibles dans l’île nous parait surréaliste : comment comprendre cette quasi-indifférence au drame sur son sol d’une petite population de 6000 habitants sur une terre d’à peine 20 kms carrés, dont le nom est devenu pour le monde entier, depuis une vingtaine d’années, le symbole d’une des plus grandes crises humaine et politique que l’Europe connait aujourd’hui ? Telle cette femme entrain de cuisiner, écoutant à la radio qu’une embarcation vient à nouveau de chavirer - à quelques kms de chez elle donc - avec son lot de noyés et qui plaint tranquillement "ces pauvres gens", comme si elle entendait l’info depuis l’autre bout du monde. Ou l’animateur de cette station de radio locale diffusant toute la journée les chansons d’amour que les auditeurs lui demandent ? Ces musiques populaires et suaves que Rosi nous fait entendre nous mettent mal à l’aise tant elles nous semblent presque indécentes dans le contexte de cette petite île.

Nous sommes ainsi invités à partager le regard exigeant de Gianfranco Rosi lequel, en excluant tout voyeurisme, tout commentaire et toute voix off, nous invite davantage à la réflexion qu’à l’émotion. Meryl Streep, présidente du jury de la Berlinale 2016 a souligné que le jury avait été justement bouleversé par ce documentaire qui "allie la critique à l’art et à la nuance". Le jury oecuménique a lui aussi décerné son prix 2016 à Fuocoammare, par delà Lampedusa.

Bernard Bourgey

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