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Je ne suis pas un salaud

mercredi 24 février 2016, par SIGNIS France

(d’Emmanuel Finkiel. France, 2015, 1h51)

Lyon, 24 février 2016 (Magali Van Reeth) – Un film sombre et désespéré où le personnage principal ne sera pas sauvé mais où le spectateur est réellement pris à parti par une épineuse question morale où les notions de"coupable" et de "victime" se recoupent constamment.

Le film s’ouvre dans le brouhaha sonore et visuel de nos quotidiens contemporains, les conversations dans un café bondé, les vibrations d’un marteau-piqueur, des notes lointaines annonçant une publicité dans un magasin, le tintement d’une cuillère. Le bruit peut vite devenir insupportable et les sollicitations visuelles perturbantes. La caméra suit Eddie dont la vie est aussi un brouhaha inextricable : une séparation, le chômage, les embrouilles. Ses réactions violentes, son goût pour les boissons alcoolisées et son incapacité à se rependre en main l’amènent à la dérive.

Emmanuel Finkiel prend soin de ne pas faire d’Eddie une victime de la "faute à pas de chance", de la société. Karine, sa femme, est visiblement du même milieu que lui mais elle sait rester optimiste, se battre pour une vie meilleure et plus paisible pour leur fils Noam. Une scène clé du film les montre un samedi, coincés dans un embouteillage à la sortie d’un grand centre commercial, situation éprouvante pour la vie de famille... Les réactions de Karine et d’Eddy sont tout à fait opposées et, en quelques réflexions banales, révélatrices de leur personnalité.

Les deux acteurs principaux sont remarquables. Nicolas Duvauchelle irradie le film des douleurs et des colères rentrées de son personnage et donne à Eddy toute sa complexité. Mélanie Thierry est joyeuse, aimante et déterminée. Le rayon de soleil du film, c’est elle, Karine venue du même milieu qu’Eddy et les autres, ceux qui font tout leur possible pour être de "bons vendeurs" dans les stages de retour à l’emploi et qui seront un jour broyé par un licenciement. Mais Mélanie Thierry incarne avec naturel une Karine qui tient bon et qui a envie d’être en paix avec elle-même et les autres.

Au fur et à mesure de l’avancement du film, le spectateur vit cette étrange et délicieuse sensation d’entrer dans une histoire subtilement complexe, qui va le faire plusieurs fois changer d’avis sur le personnage principal. Lorsqu’il est pris à parti par une bande de voyous, Eddy est bien sûr une victime. Mais ensuite, ses réactions le mettent du côté des coupables. Avant que la pitié nous gagne, et avant que l’irréparable nous laisse un sentiment étrange de trahison. Notre capital sympathie pour ce personnage, qui refuse violemment les mains tendues, est bien malmené. On réalise à quel point les notions de "victime" et de "coupable" sont perméables. Je ne suis pas un salaud rappelle avec lucidité la complexité d’une vie réelle. Il y a les mauvais choix, l’alcool qui n’est pas une cause mais un symptôme, le manque de mots pour exprimer le brouhaha ressenti au plus profond de soi. Le film montre aussi qu’il est parfois vraiment trop tard, que certaines situations ne peuvent pas se rattraper et que les pardons ne peuvent se donner indéfiniment. La société et les autres ont des limites.

La fin du film surprendra les habitués du cinéma d’Emmanuel Finkiel. Outrancière et irréaliste, elle accentue pourtant le coté tragique du personnage. Dans un même univers, deux destins se croisent, ils sont à la fois si semblables et si différents, il ne faut pas grand-chose pour les faire basculer d’un côté ou de l’autre. Et le geste dérisoire et pathétique d’Eddy se perd peu à peu dans l’anonymat des vies que la fiction ne regarde pas, dans le brouhaha sonore et aveuglant du réel qui, après avoir ouvert le film, vient le refermer.

Magali Van Reeth

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