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L’étreinte du serpent

samedi 16 janvier 2016, par SIGNIS France

(de Ciro Guerra. Colombie/Vénézuela/Argentine, 2015, 1h33. Festival de Cannes 2015, Quinzaine des réalisateurs. Festival Mar del Plata 2015, sélection officielle)

Lyon, 16 janvier 2016 (Bernard Bourgey) - La beauté du noir et blanc, les incroyables bruits de l’eau et de la forêt qui font partager au spectateur l’expérience sensorielle des personnages, le choix d’acteurs locaux qui évite tout côté "bons sauvages"…… en font un film superbe !

Inspiré par les carnets de voyage en Amazonie de deux explorateurs, l’un ethnologue allemand au début du XXème siècle (Theodor Koch-Grünberg), le second botaniste américain à l’aube des années 50 (Richard Evans Schultes), Ciro Guerra, jeune cinéaste colombien de 35 ans, fait preuve, dans son troisième long métrage, d’une grande maturité cinématographique en menant le spectateur bien au-delà du simple rapprochement entre deux récits d’exploration.

C’est un même chaman amérindien, Karamakate, le dernier d’un peuple éteint, ce qui a fait de lui un "chullachaqui" un être errant, identique en apparence à un humain, mais en fait une enveloppe sans âme qui, à quarante ans de distance et sous la surveillance dans l’ombre de l’anaconda et du jaguar sacrés, mène en pirogue les deux explorateurs dans les méandres serpentés de l’Amazone, à la recherche de la fleur sacrée Yakruna aux vertus curatives et hallucinogènes. Cette épopée le long du fleuve et dans l’épaisseur de la forêt amazonienne, qui rappelle celles chez Werner Herzog de Aguirre ou de Fitzcarraldo - mais ici délestée de la vision flamboyante et baroque du cinéaste allemand - ouvrira leurs yeux sur les ravages de la colonisation tels que les voit Ciro Guerra avec l’exploitation des esclaves dans la culture du caoutchouc, les conflits entre indiens et colombiens, la mission d’évangélisation conduisant à la maltraitance des enfants et plus tard à la perversion de la religion devenue une secte menée par un gourou se prenant pour le Christ… Toutes souillures de longue date par les "blancs" qui expliquent la méfiance - justifiée jusqu’à la fin du récit ! - et les colères du Chaman envers ses passagers.

Mais c’est aussi pour ces explorateurs hors de leur culture, un chemin initiatique où les blancs trop pleins de leur savoir et trop attachés à leurs objets apprennent dans la douleur le dépouillement nécessaire au voyage intérieur auquel le chaman les convie, obligés de jeter par-dessus bord les malles qui peuvent faire couler la pirogue ou de se séparer d’une rassurante boussole… Initiation aussi pour le botaniste américain qui voudrait au moins une fois faire l’expérience du rêve, que le chaman invite à passer par des expériences hallucinogènes qui ne sont pas éloignées des récits –passionnants même s’ils sont aujourd’hui controversés - de l’américain Carlos Castaneda racontant son initiation par un chaman amérindien yaqui.

La beauté du noir et blanc rompu quelques instants par la vision en couleur du trip hallucinatoire du botaniste faisant l’expérience du rêve, les incroyables bruits de l’eau et de la forêt qui font partager au spectateur l’expérience sensorielle des personnages, le choix d’acteurs locaux qui évite tout côté "bons sauvages", les flash-back qui font comme se rencontrer les deux explorateurs par delà le temps et font mesurer la maturité acquise par le chaman durant ces décennies, la disparition impitoyable des "indiens" observée par eux-mêmes et en même temps l’évidence de la transmission de la tradition orale à la civilisation de l’écrit, en font un film superbe !

Bernard Bourgey

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