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L’Image manquante

jeudi 26 novembre 2015, par SIGNIS France

(de Rithy Panh. Cambodge/France, 2013, 1h35. Festival de Cannes 2013, sélection Un Certain Regard)

Lyon, 26 novembre 2015 (Magali Van Reeth) - Récit d’une enfance saccagée par les atrocités des Khmers rouges, le film trouve la juste distance et la belle forme pour rester à la fois un témoignage émouvant et une grande œuvre artistique.

Rithy Panh est un cinéaste cambodgien qui depuis ses premiers films parle de son pays et notamment des événements dramatiques perpétrés par les Khmers rouges à la fin des années 1970. Des années de radicalisation qui ont laissé le pays exsangue et fait près de 2 millions de morts. Dans un pays qui comptait alors 7 millions d’habitants, la population est restée meurtrie et divisée entre ceux qui avaient un parent dans le camp des victimes et ceux qui avaient un parent dans le camp des bourreaux. Le travail de Rithy Panh s’attache au devoir de mémoire mais questionne aussi la notion de pardon et de culpabilité. Jusqu’à présent, son point de vue était assez général et concernait l’Histoire et la lancinante question du "pourquoi ?" des hommes peuvent un jour tuer leurs frères.

Avec L’Image manquante, Rithy Panh adopte un ton résolument personnel et revient sur ses souvenirs d’enfance. Ici, l’horreur des années Khmers rouges est racontée au prisme du "je", un "je" qui cherche toujours à comprendre, à ne pas oublier mais qui s’ancre dans la vie du réalisateur : une maison de famille, un repas partagé, un poème récité par son père, une chemise colorée qu’il portait alors. Ce n’est pas un homme de 50 ans qui se souvient du passé mais ce sont les souvenirs de cette époque qui viennent le bousculer. L’enfant d’autrefois l’appelle à raconter. Mais comment raconter une enfance quand il ne reste plus de preuve tangible de ce qu’elle fut ?

Rithy Panh : "Il y a tant d’images dans le monde, qu’on croit avoir tout vu. Tout pensé. Depuis des années, je cherche une image qui manque. Une photographie prise entre 1975 et 1979 par les Khmers rouges, quand ils dirigeaient le Cambodge. A elle seule, bien sûr, une image ne prouve pas le crime de masse ; mais elle donne à penser ; à méditer. A bâtir l’histoire. Je l’ai cherchée en vain dans les archives, dans les papiers, dans les campagnes de mon pays. Maintenant je sais : cette image doit manquer ; et je ne la cherchais pas - ne serait-elle pas obscène et sans signification ? Alors je la fabrique. Ce que je vous donne aujourd’hui n’est pas une image ou la quête d’une seule image, mais l’image d’une quête : celle que permet le cinéma. Certaines images doivent manquer toujours, toujours être remplacées par d’autres. Dans ce mouvement il y a la vie, le combat, la peine et la beauté, la tristesse des visages perdus, la compréhension de ce qui fut. Parfois la noblesse, et même le courage : mais l’oubli, jamais."

Alors naissent sous les doigts de l’artiste Sarith Mang des dizaines de petites figurines en terre glaise qui vont être mises en scène pour "raconter" l’enfance du réalisateur. Tableaux colorés qui disent à la fois la fragilité d’une vie humaine et la précision des souvenirs. La forme d’un chapeau de feutre, la tôle ondulée pour transporter un corps, le premier plateau de cinéma avec le scintillement des costumes des danseuses traditionnelles, les foulards à carreaux des hommes, les lits de l’hôpital, les jarres d’eau, les silhouettes de femmes assises sur leurs talons, tout est à la fois très précis et tenu à distance par cette "représentation" de terre sculptée et peinte à la gouache. Ces tableaux sont plein de poésie, de beauté et donc d’émotion par ce qu’ils touchent en nous. Rithy Panh utilise aussi les rares documents d’archives qu’il a pu trouver : films de propagande à la gloire des Khmers rouges, rares clichés d’une époque qui voulait effacer le monde ancien et ses outils. Avec la voix du comédien Randal Douc, sur un texte de Christophe Bataille, L’Image manquante trouve la distance nécessaire pour dire une histoire vraie sans oublier ni le cinéma ni la fiction. En 2014, le Jury SIGNIS au festival de télévision Prix Italia à Turin avait décerné son Prix à L’Image manquante de Rithy Panh.

Magali Van Reeth

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