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La fille du patron

jeudi 7 janvier 2016, par SIGNIS France

(d’Olivier Lousteau. France, 2014, 1h38)

Lyon, 7 janvier 2016 (Magali Van Reeth) – Entre une histoire d’amour et un championnat de rugby, un film qui donne de la dignité et du charme romanesque à ce qu’il reste de la classe ouvrière.

Si le cinéma nous a montré depuis longtemps que les riches patrons habitent dans de grandes maisons lumineuses au décor dépouillé et les pauvres dans des appartements sonores et meublés à bas prix, peu de réalisateurs osent affronter l’angle du corps comme marqueur social. Corps qui reflètent les marques du temps, de l’angoisse, de trop d’alcool ou de tabac, d’une alimentation riche en féculent, de la fatigue d’un travail physique. Dans une petite usine de filature au centre de la France, les salariés participent aux matchs de rugby d’un championnat inter-entreprises et la jeune stagiaire fait beaucoup parler dans les vestiaires du stade et de la boîte.

Pour son premier long-métrage, Olivier Lousteau donne les principaux rôles à des acteurs en surpoids, aux cheveux gris, à des presque quinquagénaires obligés de mettre des lunettes pour lire un mode d’emploi, à des femmes trop maquillées qui achètent leurs vêtements en supermarché. La vraie vie est là, au cœur d’une soirée grillade, dans la fumée des merguez et le tintement des bouteilles de bière. On s’engueule entre ex-conjoints, entre ouvriers et contremaîtres, on s’occupe des enfants des autres, on rit ensemble, on se vanne, chacun connaît les blessures de l’autre, une véritable humanité envahit l’écran.

Parce que c’est du vrai cinéma, La Fille du patron introduit deux éléments dramatiques dans ce groupe. La fille du patron qui vient faire un stage dans la boîte de son papa et tombe amoureuse d’un des ouvriers et une compétition de rugby pour atteindre la finale. Pour éviter toute méprise, il faut préciser qu’on verra plus de sport en stade que de sport en chambre... Le rugby est montré comme il se joue, à fond : ça transpire, ça crache, ça gueule, ça tape, ça saigne et on finit par de grandes accolades pleines de sueur et de terre. A l’écran, on voit vraiment du rugby et pas des acteurs faire semblant de jouer au rugby devant une caméra, ça change tout ! Corps en souffrance encore mais des hommes qui savent se "re-grouper" pour aller ensemble vers un même but, qui gueulent beaucoup mais savent agir en mettant de côté leur individualité.

Comme la jeune femme venue étudier les gestes du travail, le réalisateur montre les corps en mouvement, dans le travail, le sport et dans la vie : faire de la moto, prendre une enfant dans les bras, débarrasser la table, se laver, se coucher en se faisant la gueule. Olivier Lousteau montre le corps comme marqueur social. Le patron porte une cravate, les contremaîtres des chemises, les ouvriers des survêtements. La fille du patron et sa copine sont sveltes et élégantes, les mères à la sortie de l’école rondelettes et parlent fort. Dans les fêtes, on danse plus doucement chez les riches. Alors, lorsqu’un ouvrier couche avec la fille du patron, ce n’est pas seulement une infidélité conjugale, c’est de la trahison de classe... Et là, tous réagissent aussi négativement, le patron a peur pour sa fille et les copains pour celui qui "fait n’importe quoi".

La Fille du patron est un film généreux et juste sur les héros ordinaires, souvent oubliés des médias, un portrait émouvant sur les rêves et les élans de ceux qui osent pousser dans la mêlée, au risque de se faire mal.

Magali Van Reeth

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