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La Tortue rouge

mercredi 29 juin 2016, par SIGNIS France

(de Michael Dudok de Wit, France/Belgique, 2016, 1h20. Festival de Cannes 2016, sélection Un Certain Regard. Pour tout public à partir de 10 ans.)

Lyon, 29 juin 2016 (Magali Van Reeth) - Sur une île déserte, l’enchantement d’une vie à la fois extraordinaire et banale est mis en scène dans des décors somptueux, sans faire l’impasse sur les écueils de la réalité. Un film d’animation beau et poignant.

Nageant dans une mer démontée, un jeune homme échoue sur une île déserte. Une île vraiment déserte, où il est vite écrasé par la solitude et l’immensité de la mer à traverser, du ciel à supporter. A bout de forces, n’ayant plus que la colère pour compagne, le merveilleux arrive à son secours sous la forme d’une belle tortue rouge. Dès lors, la trame narrative oscille sans cesse entre la banalité du quotidien (manger, dormir, aimer, rire) et le réalisme d’un quotidien, même teinté de magie, où il faut renoncer à une autre vie, laisser partir ceux qu’on aime, affronter la rudesse de la nature, maîtriser ses peurs...

Au coeur du film, derrière ce décor de rêve et d’île tropicale paradisiaque, il y a le renoncement. C’est en renonçant à quitter l’île que le jeune homme échoué trouve un vrai bonheur mais sans doute la nuit, en contemplant le ciel étoilé, lui reviennent des images de sa vie d’avant. La tortue rouge, comme dans les contes de fées, renonce à sa carapace et au monde aquatique pour goûter les saveurs de l’amour. Entre deux mondes et deux cultures, leur enfant, en choisissant l’océan renonce à la terre. Renoncer, c’est accepter la complexité de réalité, de la vie.

Il y a aussi la mort, autre élément indispensable de la vie. Les arbres meurent pour permettre de construire un radeau, de faire du feu, les crabes mangent les poissons et se font à leur tour manger par les oiseaux. Les êtres humains aussi passent de l’état vivant à l’état inanimé. Il est rare aujourd’hui de voir un film destiné au jeune public où la mort soit évoquée. Ici, c’est une présence constante et discrète. Loin d’en faire un drame, c’est la conscience d’une fin immuable qui permet aux êtres humains de goûter des moments de bonheur et de sortir de cette effrayante intemporalité que l’immensité du ciel nous renvoie.

La technique d’animation utilisée pour La Tortue rouge est le dessin, un mélange d’animation numérique et manuelle. Les personnages et les animaux sont dessinés avec des traits simples et lisibles, où les détails donnent une grande douceur poétique. Les décors ont la qualité des aquarelles où on devine à la fois le grain du papier et la transparence de la couleur. Si l’île déserte est une île du sud, avec des eaux turquoise et des forêts de bambous, le réalisateur n’a pas peur d’utiliser des tons gris pour les tempêtes - et même pire, pour les nuits noires où la solitude fait peur.

La bande son est tout en finesse : le bruit effrayant de la pluie tropicale, le cliquetis de la marche des crabes, le souffle des tortues effleurant le sable et le glouglou de l’eau fraîche dans une bouteille de verre. Les dialogues étant quasiment inexistants, pas besoin de sous-titres ou de doublage, le spectateur peut entrer pleinement dans le récit avec son imaginaire et sa sensibilité. Il le fait d’autant plus que la mise en scène adopte un rythme qui laisse le temps de savourer les paysages et de s’interroger sur tout ce qu’on devine hors-champs.

Ce nouveau film d’animation européen, premier long-métrage du réalisateur, est une coproduction franco-belge ayant bénéficié du savoir-faire technique du grand studio Ghibli, le spécialiste de l’animation japonaise. Pour le scénario, c’est la réalisatrice Pascale Ferran qui a travaillé avec Michael Dudok de Wit et le résultat est à la hauteur de tous ces talents conjugués.

Bien que le film évoque des sujets graves, la mise en scène le fait tout en douceur, par petites touches que chacun saisit ou non. C’est un film apaisant. Les scènes les plus dramatiques sont filmées de loin et en plan large mais elles peuvent bousculer les plus jeunes, notamment parce que le réalisateur introduit de la tension dans quelques situations périlleuses.

Magali Van Reeth

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