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Le Décalogue

lundi 27 juin 2016, par SIGNIS France

(de Krzysztof Kieslowski. Pologne 1988, 10 épisodes de 1heure chacun.)

Lyon, 27 juin 2016 (Magali Van Reeth) – Réalisés par Kieslowski en 1988, les dix épisodes du Décalogue étaient destinés à la télévision. Bien avant l’engouement pour les séries TV, le réalisateur fut un précurseur du genre. Et ce succès populaire, devenu un classique du cinéma d’auteur, est aujourd’hui disponible en version restaurée.

Œuvre de commande de la part d’un pape polonais qui a laissé toute liberté à un réalisateur polonais pour la réaliser, le Décalogue est une réflexion contemporaine sur les 10 commandements donnés par Moïse à son peuple, comme le relate l’Ancien testament. Autant les dix commandements bibliques sont des injonctions très claires et très fermes "tu ne mentiras pas", autant leur mise en images par Kieslowski peut dérouter ceux qui attendent une explication catéchétique ou une illustration façon péplum.

Kieslowski a choisi de montrer la complexité du quotidien auxquels sont confrontés les individus lorsqu’il faut appliquer ces commandements. Le Décalogue n’est pas une publicité pour la religion catholique, encore moins une mise en garde spirituelle. Il montre comment des gens ordinaires vivent souvent des situations complexes où le Bien et le Mal s’entrechoquent, où la foi et la vie se déchirent. Certes, on a bien compris qu’il ne fallait pas mentir mais de là à mettre en danger la vie d’un enfant (épisodes 2 et 8) ?

Les dix épisodes du Décalogue - qu’on appellerait aujourd’hui une "mini série" - peuvent chacun se regarder individuellement mais forment cependant un tout fascinant. Dans une cité aux abords de Varsovie, de grands immeubles aussi banals que modernes, abritent des gens très différents. Dans chaque appartement se jouent des drames et des événements qui pourraient tous nous concerner. Familles, mensonges, trahisons, ruptures, naissances, solitudes, la vie palpite à toute heure du jour et de la nuit. Chaque épisode se concentre sur un appartement mais les voisins des chapitres suivants ou précédents se croisent dans l’ascenseur ou aux abords des immeubles. Et il y a un personnage récurent, jeune homme blond au regard intense, témoin muet ou apparition mystérieuse, dont on ne saura rien et que le réalisateur laisse à chaque spectateur le soin de décoder à sa guise...

A la télévision polonaise, le succès a été immédiat. Pourtant Kieslowski ne fait pas une œuvre de divertissement. Les plupart des épisodes se déroulent en hiver, dans un environnement aussi gris que le béton des immeubles, les vitres se brisent comme la glace, le vent souffle comme la détresse. L’espérance est souvent là mais ténue, à chercher derrière la complexité des sentiments et des relations entre les différents protagonistes. Bien sûr le réalisateur fait appel à l’intelligence du spectateur devant ces cas de conscience mais surtout à nos émotions premières. Lorsqu’on a peur de perdre ceux qu’on aime, que l’avenir semble bouché, que les décisions à prendre entrainent trop de renoncement, il est si facile de se réfugier dans le mensonge ou la fuite.

Les acteurs, tous inconnus en dehors de la Pologne, sont impressionnants. Justes et naturels, ils incarnent avec intensité leurs personnages, que ce soit le médecin fatigué, la jeune femme aux sentiments ambigus envers son père, le mari dérouté par l’irruption d’une ancienne maîtresse à la messe de minuit. La mise en scène rigoureuse et fluide de Kieslowski est au service des questions morales qu’il nous expose. Le récit s’expose, se déploie et se conclut en moins d’une heure. Le rythme permet le temps de la respiration où le spectateur peut prendre sa part et avancer des hypothèses (y compris la plus simple : trouver le commandement dont il s’agit). Dans le Décalogue, nous ne sommes pas un voyeur à travers le trou de la serrure mais un invité qui a sa place dans la pièce.

Si on regarde avec une curiosité mêlée de nostalgie la Pologne d’avant la chute du mur de Berlin, les situations que vivent les personnages des différents épisodes sont toujours étonnamment actuelles. Le mensonge, la duperie, la trahison font toujours partie de notre quotidien. La solitude d’un soir de Noël, l’épuisement d’un médecin, la confiance aveugle dans la science... Le Décalogue nous plonge au cœur d’un microcosme fascinant, la vie palpitante d’un immeuble de banlieue, notre famille, nos voisins. Comme pour les grands romans littéraires qui nous ont façonnés, les problématiques des protagonistes nous habitent pour longtemps. Comment retourner faire du patin à glace sans penser à Pawel ? Comment ne pas être déchiré par les aventures de Tomek, pleurer avec Majka ?

Confrontés à la réalité de la vie, les protagonistes du Décalogue ne sont ni des héros, ni des salauds. Comme nous, ils aimeraient parfois une démarcation plus claire entre le Bien et le Mal... Restaurés avec soin, et dans un format pour le cinéma, ces films ont gardé tout leur souffle et montrent la virtuosité de la mise en scène de Kieslowski.

Magali Van Reeth

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