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Les Délices de Tokyo

mercredi 3 février 2016, par SIGNIS France

(Naomi Kawase, France/Japon/Allemagne, 2015, 1h53. Sélection officielle Festival de Cannes 2015)

Lyon, 3 février 2016 (Magali Van Reeth) - Un pâtissier triste, des collégiennes bruyantes, une vieille dame astucieuse et quelques arbres en fleur permettent à Naomi Kawase de construire un film tout en douceur où la mélancolie de la vie ne résiste pas à la saveur d’un "dorayaki".

Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaises, faite de deux petites crêpes fourrées de pâte de haricot rouge sucrée. Dans son échoppe, Sentaro en fabrique mécaniquement tous les matins et écoute, impassible, les conversations animées des jeunes filles de l’école voisine. Lorsqu’il cherche à embaucher une assistante, deux personnes se présentent. Wakana, une collégienne plutôt réservée, et Tokue, une vieille dame aux mains déformées.

Naomi Kawase est l’une des rares réalisatrices japonaises qu’on connaisse en Occident. Elle pose un regard très personnel sur la nature, dans ce pays où elle est si rare. On se souvient des jardins familiaux et luxuriants de ses premiers films, d’une forêt envoûtante et d’une île où la mer pouvait se démonter. Ici, c’est tout le cycle des saisons qu’elle nous donne à contempler, des pétales blanc des fleurs de cerisier, au vert délicat des premières feuilles, puis l’arrivée des cerises, et ensuite, le flamboiement de l’automne et le vide d’un nouvel hiver. Ces cerisiers sont en ville, dans un parc ou le long d’une avenue, et pourtant ils expriment avec force le passage du temps, son côté inexorable mais qui est aussi celui qui permet à chacun de se transformer.

Et les personnages des Délices de Tokyo se transforment, non plus au fil des saisons mais de rencontre en rencontre. Les solitudes de Sentaro et de Wakana, au contact de la vieille madame Tokue, vont s’alléger. Leurs transformations peuvent être aussi physiques et même si on sait que l’art du maquillage est très perfectionné, on a vraiment l’impression de voir pousser sous nos yeux les cheveux de Kirin Kiki, l’actrice qui joue Tokue. Les saisons qui passent, le cycle de la vie - qui fait fleurir les arbres - transforme aussi les corps : la naissance, l’enfance, la vieillesse et la maladie.

La maladie tient une place importante dans le film, une maladie qu’on pensait restée au Moyen Age, la lèpre, celle qui déforme et qu’on tient à distance. Aujourd’hui, on l’appelle pudiquement "la maladie d’Hansen". Au Japon, il a fallu attendre 1996 pour voir la fin de l’obligation des léproseries mais les victimes sont toujours victimes de tout un imaginaire diabolisé : "parfois nous sommes écrasés par l’ignorance du monde" dit Tokue.

Le brouhaha de la vie est aussi présent dans les arrière-plans : voitures et passants, cris des oiseaux, bruits d’un train ou sirène d’une ambulance. Rien n’échappe à la caméra de Noami Kawase. Elle met en scène l’invisible qui nous rend vivant. Et pour être vivant, il faut manger ! Avec Les Délices de Tokyo, vous aurez l’eau à la bouche et la recette de cette fameuse pâte de haricots rouge, le "na" qui est le titre original du film. Elle est montrée sans hâte, avec les gestes précis et ancestraux, non pas pour célébrer une époque passée ou une nostalgie, mais pour les mettre à leur juste place dans notre monde contemporain. Un monde où il faut encore prendre le temps de "regarder les haricots apprivoiser le sucre"...

Magali Van Reeth

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