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Les hommes d’argile

vendredi 4 décembre 2015, par SIGNIS

(Mourad Boucif, Belgique, 2015, 90 min.)

Bruxelles, 4 décembre 2015 (SIGNIS/Guido Convents). En France, il existe une production cinématographique dénommée « beure ». C’est un cinéma lié aux banlieues et généralement réalisé par des enfants d’émigrés du Maghreb. Ces films arrivent rarement dans les salles populaires ou dans la programmation des chaines télé grand public.

Les cinéastes « beurs » se trouvent souvent dans la marge de la production cinématographique française parce qu’ils veulent généralement rectifier l’image que les cinéastes « français autochtones » ont créé des immigrés et de leurs descendants. Depuis les années 1980, le nombre de cinéastes issus de l’immigration ne cesse d’augmenter et des films arrivent de plus en plus fréquemment auprès du grand public.

C’est eux aussi qui offrent des possibilités aux acteurs, scénaristes et techniciens également issus de l’immigration. Avec eux, la diversité de la société française devient de plus en plus visible dans les paysages audiovisuels.

Certains de ces films ont été remarqués et primés par des jurys OCIC et SIGNIS comme ceux de Yamina Benguigui ( Inch’allah dimanche (2001)) ou de la réalisatrice belge d’origine marocaine Kadija Leclerc ( Sarah (2008))

La différence avec la France, c’est que la Belgique n’a pas un passé colonial en Afrique du Nord. Cependant, il y a une cinquantaine d’années, la Belgique a « invité » des immigrés marocains pour venir travailler, et ainsi d’autres immigrés d’autres pays du Maghreb ont suivi. Depuis quelques années, leurs descendants, des belges issus de l’immigration, se servent du cinéma et de l’audiovisuel pour s’exprimer et pour faire partie du monde audiovisuel belge. Un de leurs représentants est le réalisateur Mourad Boucif.

Un cinéaste engagé

Mourad Boucif est un homme engagé et sensible. Il est arrivé au cinéma par nécessité. Après ses études psycho-sociales, Boucif s’est engagé dans le monde associatif à Bruxelles. Il a travaillé avec des jeunes belges d’origine magrébine, avec qui il a été confronté à leurs frustrations et leurs conflits identitaires. Il a vu comment les jeunes ont été victime de discrimination, d’humiliation et de paupérisation. Mourad a très vite compris que ce sont « les mécanismes inégalitaires qui génèrent de l’exclusion sociale » et des frustrations. Son premier long métrage Au-delà de Gibraltar est le résultat de ses expériences avec la vie socio-économique des jeunes marocains à Bruxelles.

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Mourad Boucif

Puis, Mourad a voulu réagir contre le cliché selon lequel « les Marocains étaient des profiteurs de la sécurité sociale belge et qu’ils ne rapportaient rien ». Il a été l’un des premiers à indiquer que les Marocains – comme d’autres magrébins d’ailleurs – avaient lutté en Belgique contre les Allemands durant la première et la deuxième guerre mondiale et avaient d’ailleurs payé cher cet engagement. Mieux que cela, le 15 mai 1940, ils ont même gagné la première bataille des alliés contre les Nazis à Gembloux sur le sol belge, au coût de centaines de morts et de centaines de blessés. Après la guerre, la Belgique, comme la France, les ont oubliés et les blessés, les survivants et les veuves n’ont pas reçu les mêmes compensations et pensions que les vétérans belges et français. Mourad a dès lors sorti, en 2006, le documentaire La couleur du sacrifice, basé sur des histoires des survivants de la bataille de Gembloux.

Les Marocains, tombés pour la liberté de l’Europe

Dès qu’il a entendu parler de ce bataille et vu les tombes des Marocains morts à Gembloux, Mourad Boucif a tout de suite eu envie d’en faire un film de fiction. Après son documentaire, il a travaillé presque dix ans pour le réaliser, avec un petit budget, parce que la plupart des producteurs belges n’étaient pas intéressés. Il a pu terminer ce film en 2015 : « Les hommes d’argile »

Ce n’est pas un film de guerre traditionnel. Mais plutôt une évocation poétique sur des hommes qui ont été envoyés dans une guerre qui n’étaient pas la leur. Le film commence dans les montagnes, dans un milieu berbère du Maroc. Sulayman, un jeune berbère, est adopté par une sorte d’ermite qui lui apprend la survie.
Dès le début du film, les images sont impressionnantes et même éblouissantes, avec des couleurs chaudes et intenses. Sulayman se marie et va vivre au village comme fabricant de pots en argile. Mais, en septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne et les Français ont besoin de soldats. Sulayman est alors enrôlé de force, avec d’autres jeunes marocains, par l’armée française et envoyé vers les champs de bataille.

Il laisse derrière lui sa jeune femme enceinte. En Europe et dans l’armée française, la plupart des officiers ne traitent pas leurs soldats marocains d’une manière honorable et humaine. Le colonisateur français utilisait ces soldats comme de la chair à canon. Mourad inclut dans son film un français, un jeune lieutenant, qui est différent et essaie de défendre ses hommes, tirailleurs marocains, contre les ordres insensés du commandant. Celui-ci envoie au Front ses soldats marocains, avec un armement insuffisant et peu de préparation, avant de quitter le champ de bataille.

Les soldats Marocains arrivés à Gembloux en Belgique mi-mai 1940 doivent arrêter les chars Allemands qui risquent de détruire les armées britanniques et françaises qui voulaient fuir la France via le port de Dunkerque. Les marocains ne reculent pas. Ils créent des tranchées et se mêlent avec l’argile du champ de bataille. Ils battent l’ennemi en ayant cependant des lourdes pertes.

L’Europe, dans le film, est représentée par des images sombres et tristes, ce qui correspond avec les sentiments des soldats.
Le réalisateur termine son film en rappelant que, durant la deuxième guerre mondiale, prés d’un million d’Africains ont combattu l’occupant nazi en Europe pour réinstaurer la démocratie et la liberté.

L’Afrique et sa contribution à la libération de l’Europe est malheureusement encore peu connue en Europe.
Déjà, Sembene Ousmane avait réalisé deux films sur ce thème : Emitai (1971) et Camp de Thiaroye (1987), puis en France le grand public a pu découvrir ce thème dans Indigènes (2006) de Rachid Bouchareb.

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