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Les Innocentes

jeudi 11 février 2016, par SIGNIS France

(d’Anne Fontaine. Pologne/France, 2015, 1h50)

Lyon, 10 février 2016 (Magali Van Reeth) - De tous temps et en tous lieux, le viol a été utilisé comme arme de guerre. Avec un sujet aussi barbare, Anne Fontaine réalise un film célébrant la victoire de la Vie sur l’horreur et la mort.

En décembre 1945, dans une Europe à peine sortie des violents combats de la guerre mondiale, la Pologne ne vit pas encore en paix. Après les Nazis, les Soviétiques et toujours le froid, la famine et la peur. Mathilde, une jeune femme travaillant pour la Croix Rouge française, est suppliée de venir s’occuper de religieuses dans un couvent, pour "une question de vie ou de mort". Dans l’ambiance glaciale du couvent, et sous le regard de la mère supérieure qui craint le scandale, la jeune femme découvre les ravages du viol comme crime de guerre, et l’impasse tragique dans laquelle se trouvent les religieuses.

Avec une grande justesse, le film montre le difficile rapport au corps de ces femmes. Avant d’être religieuses, elles sont nées à une époque où les filles étaient élevées dans la crainte de la débauche (pas d’éducation sexuelle, pas de contact intime). En choisissant la vie religieuse, elles faisaient don à Dieu de leur corps et leur âme avec le vœu de chasteté. Et enfin le viol, saccage de l’intimité et de l’intégrité de toute femme, débouchant sur une grossesse non désirée est une source d’inquiétude, de honte et de souffrance. L’horreur ressentie est à son comble, avec les bouleversements physiques et psychologiques collatéraux qui sont parfois étouffés.

Touchée par cette détresse dans laquelle elle pénètre peu à peu (encore une forme de violence...), Mathilde, jeune femme indépendante et athée, apprend à connaître et à respecter les usages du couvent et les frayeurs des religieuses. Une fois la confiance établie et la parole des sœurs revenue, elle découvre la force et la fragilité de la foi. Convaincue que la vie est supérieure à la souffrance mortifère, c’est elle qui redonnera de l’espérance à cette communauté meurtrie.

Pour ce film tourné en plein hiver, dans des paysages de neige et les intérieurs glacés et dépouillés du couvent, Anne Fontaine a travaillé avec la directrice de la photographie Caroline Champetier. Ensemble, elles ont construit un film à la photographie remarquable, un écrin délicat au service du récit. Partant des ténèbres pour aller vers la lumière, il y a dans toutes les scènes du film une douceur évoquée par la photo. Ainsi, dans les parties les plus obscures du couvent, ou les recoins les plus sombres de la souffrance de ces femmes, l’horreur est tenue à distance par un germe de lumière. Dans ce travail technique et artistique se lit l’incarnation de l’espérance.

La direction d’acteurs est aussi remarquable et l’une des premières scènes l’illustre avec grâce. Une moniale est sortie du couvent pour demander en vain de l’aide à des médecins non-polonais. Quelques heures plus tard, sur le visage de Mathilde (Lou de Laâge) découvrant la moniale toujours en prière à genoux dans la neige, se lit en même temps la stupéfaction et l’émotion devant tant de détermination et de foi. Aucun mot, juste la transformation éphémère du visage de l’actrice. Deux actrices polonaises lui donnent la réplique au couvent, avec un même talent, les expressions du visage rehaussées par l’encerclement du voile, Agata Buzek et Agata Kulesza.

La beauté des chants religieux qui scandent les journées au couvent et la narration du film, tout comme cette lueur d’espérance toujours présente, évitent au spectateur la sensation d’étouffement. Les Innocentes est le récit d’une situation dramatique exposé avec ce qu’il faut de distance pour ne pas prendre le spectateur en otage. Si le viol est évoqué, ce n’est pas par un retour en arrière mais par un incident tendu qui montre bien ce qui peut arriver tout en évitant un inutile voyeurisme. L’humour est çà et là présent, notamment avec le personnage du médecin-chirurgien, juif athée cachant la perte des siens sous une constante ironie. Avec émotion, on s’attache à ces femmes innocentes, écrasées par le cours de l’Histoire et la bestialité des hommes.

Anne Fontaine réussit un très beau film, respectueux de son sujet et de ses personnages. La foi des religieuses, dans leurs convictions et leurs doutes, est exposée avec une grande justesse. Tout comme le décalage avec le mode de vie de Mathilde est montré avec discrétion. De cette rencontre improbable en temps ordinaire, chaque protagoniste en sortira grandit et apaisé : au cœur même de l’horreur, il y a des actes de conviction, un germe d’espérance...

Magali Van Reeth

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