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Maesta, la passion du Christ

mercredi 18 novembre 2015, par SIGNIS France

(d’Andy Guérif. France, 2015, 1h00)

Lyon, 18 novembre 2015 (Magali Van Reeth) - Un artiste d’aujourd’hui décrypte un tableau ancien, du cadre à la mise en scène, de l’arrêt sur image à la dynamique du mouvement. Fascinant.

Avant d’être un réalisateur de cinéma, Andy Guérif est avant tout un artiste passionné par l’image et notamment par la Maesta de Duccio di Buoninsegna. Ce chef d’œuvre de l’art italien du Trencento est un polyptyque, de 5m sur 5m, composé de 26 vignettes. Il a été commandé à l’artiste par les ouvriers du dôme de Sienne et livré en 1311... La face à laquelle s’intéresse aujourd’hui le réalisateur est celle la mieux conservée et représente la passion du Christ.

Loin de toute interprétation religieuse ou théologique, Andy Guérif "déconstruit" l’œuvre pour en comprendre tout le sens. Par où faut-il commencer pour la lire et dans quel sens cheminer à travers les différentes parties ? Comment l’artiste a traité la narration ? Que choisit-il d’illustrer dans ce récit de la passion, dont les versions sont multiples et très riches en détails ?

Le spectateur assiste à la construction de chaque vignette. Parce que l’image occupe tout l’écran et qu’elle est scindée en 26 parties, c’est vraiment un film qu’il faut voir en salle et non pas sur un petit écran. Pour chaque vignette, le réalisateur s’est donc posé la question de la mise en scène et du cadre. L’entrée des figurants se fait de la façon la plus naturelle possible, et la manière dont ils prennent leur place ou tiennent leur geste est le fruit d’une minutieuse préparation. Le brouhaha des voix, du transport des croix, tables, tabourets accompagne la mise en place de chacun jusqu’au moment où tout se fige, comme sur le tableau d’origine, dans un instant à la fois fragile et éternel qui renvoi chaque spectateur à ce qu’il connaît de la passion du Christ.

Cette reconstruction de l’œuvre du Duccio montre le lien entre l’art pictural et le cinéma, leurs interrogations communes quant à la représentation du mouvement et de la perspective. Notamment la grande question à laquelle ils se heurtent sans cesse : la représentation d’un repas sur une toile ou un écran. Dans la peinture classique, c’est essentiellement à travers la cène où Jésus et ses 12 disciples partagent un repas. Dans leur vraie vie, comme dans la nôtre, les convives se placent autour de la table mais alors il faut en montrer certains de dos. Au cinéma, on peut faire tourner la caméra autour de la table. Dans un tableau, il faut mettre tous les participants du même côté de la table (à la Léonard de Vinci) ou, comme ici, incliner la surface plane de la table, ce qui est périlleux pour la vaisselle mais permet de voir l’ensemble comme de par en-haut.

A travers l’harmonie chromatique, le son, les pointes d’humour lorsque le décor et l’étroitesse du cadre imposent des contorsions aux acteurs, on réalise toute l’ampleur de ce travail très original. Il a d’ailleurs fallu près 7 ans à Andy Guérif pour venir à bout de son projet. Maesta, la passion du Christ est un travail à la frontière de la peinture et du cinéma. Par les questions qu’il nous pose, c’est une célébration de l’Art dans sa dimension d’élévation et de contemplation. Cette œuvre d’un artiste contemporain sur la peinture classique montre aussi que le récit de la passion du Christ possède toujours une portée dramatique et romanesque très forte, capable de fasciner nos contemporains, comme il fascinait les artistes du 14ème siècle.

Magali Van Reeth

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