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Mercenaire

mercredi 5 octobre 2016, par SIGNIS France

(de Sacha Wolf. France, 2016, 1h44. Sélection Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2016)

5 octobre 2016 (Magali Van Reeth) - Pour son premier long-métrage, Sacha Wolf choisit le monde du rugby à travers les "mercenaires" de ce sport, les joueurs étrangers vendus comme du bétail par les recruteurs. Venus de Géorgie, d’Argentine ou des îles du Pacifique, ils vendent leurs muscles, leur poids impressionnant et leur savoir-faire contre un salaire pas toujours mirobolant dans un petit club de province.

Soanne est Wallisien et habite en Nouvelle-Calédonie. Repéré par Abraham, il doit affronter son père, un homme assis sur les ruines d’un monde qui s’écroule, incapable de comprendre les désirs de ses enfants. Malgré ses malédictions, Soanne part en France où, comme dans un match, il devra gagner sa place mètre après mètre, en poussant.

"Je voulais faire de ce film une liturgie" dit le réalisateur. La mise en scène est axée sur les corps et les rituels, montrant ainsi que les derniers ne peuvent exister sans les premiers... A l’encontre des vedettes filiformes et élégantes dont les médias se délectent, ici les corps sont massifs, les muscles et la graisse gonflent les peaux ocres ou poilues, on pousse, on cogne, on transpire et on se roule dans la boue du stade. Des gros gaillards, serrés ensemble dans une mêlée, avec des empoignades joyeuses et pleines de sueur et des coups bas qui font mal lorsque survient la jalousie ou la rancœur. Les Wallisiens célèbrent leurs corps par des tatouages rituels et ils affectionnent les rites. Mélangeant savoureusement les traditions maories et la religion catholique, leurs chants, par la puissance des voix et la mélopée de la langue, évoquent le sacré. Soanne, pour apaiser les tourments qui cognent dans sa tête, va à la messe. Son père porte une croix autour du cou, même lorsqu’il prend son fusil et met ses fils en joue. C’est à Lourdes que Soanne se libérera d’Abraham, le recruteur sans scrupule, venu se faire tatouer l’image d’une Vierge sur la peau du dos. Il lavera le sang de la vengeance dans l’eau bénite...

Mais le grand rituel, c’est celui du rugby. Les règles du jeu, la tradition séculaire de ce sport qui fut longtemps en France un sport de sous-préfecture, où les ouvriers agricoles jouaient avec des étudiants et où la troisième mi-temps était un temps de fête et d’excès. Aujourd’hui que la fête est surtout commerciale, même dans les petits clubs, on cherche des partenaires financiers parmi les entrepreneurs locaux, les produits dopants sont monnaie courante et on fait venir des joueurs de Roumanie, d’Argentine ou des îles du Pacifique. Pas toujours faciles pour eux de quitter leur famille ou de décoder les coutumes et les rituels typiquement français.

Au rugby, c’est le corps massif qui est célébré, celui de la puissance musculaire qui pousse le ballon dans les poteaux, les piétinements, la mêlée, la douche dans les vestiaires. Des grands corps avides de désir et d’amour. Ce sera Coralie, celle qui donne son corps à toute l’équipe, un corps généreux, tout en douceur, une blonde chaleureuse, qui est en vie, qui fait envie. "Tu n’es pas grosse, tu es belle" lui dit Soanne, attiré par sa liberté mais qui ne la veut que pour lui. Avec le rituel de la demande en mariage, Soanne officialise leur relation, lui redonne de la dignité mais l’emprisonne aussi. Si les règles sont nécessaires pour jouer et gagner un match, si le rituel augmente la force et la foi, ils ont aussi leurs contraintes. Avec son père, comme avec Coralie, c’est aussi l’apprentissage de la liberté que fait Soanne.

La mise en scène de Sacha Wolff mélange avec naturel ces différents rituels, le choc des corps, la rencontre des différentes cultures, le religieux et les aspirations de chacun. Il construit son film avec intelligence, célébrant le vivant dans la gestuelle quotidienne des corps. Les repas, l’entraînement, les chants, les bagarres, les douches, la prière, le sexe, tout est physique, tout est sacré. Le haka trouve ainsi sa juste place. C’est le chant traditionnel des Maoris, que les joueurs néo-zélandais ont rendu célèbre dans les stades, un chant mimé avec des gestes agressifs et des cris, invoquant la puissance et la force. Soanne l’utilise dans les vestiaires à la mi-temps, un jour où l’équipe manque d’allant pour remporter un match important, la souder le temps de prendre ensemble la victoire. Et lorsque à la fin du film au cimetière, toute la communauté récite le Notre Père avant de faire un haka, la caméra s’élève dans le ciel montrant à la fois un paysage poignant et le lien qui relit ces hommes aux forces supérieures de l’au-delà, qu’ils craignent et vénèrent.

Magali Van Reeth

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