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Notre petite soeur

mardi 1er décembre 2015, par SIGNIS France

(d’Hirokazu Kore-Eda, Japon, 2015, 2h07. Festival de Cannes 2015, compétition officielle)

Lyon, 1 décembre (Bernard Bourgey) - Un film tout en délicatesse sur la capacité à construire des liens familiaux par-dessus des passés différents, à exhumer pour mieux se reconstruire, les douleurs laissées par des parents absents et sur le bonheur de s’émerveiller ensemble des beautés de la vie.

Ce nouveau film d’Hirokazu Kore-Eda est adapté du manga Kamakura Diary de Yoshida Akimi. Trois sœurs vivent à Kamakura dans la grande et vielle maison japonaise traditionnelle léguée par leur grand-mère. Elles vont partager cette demeure familiale avec une demi-sœur plus jeune qui va vivre avec elles.

Sachi, Yoshino et Chika ont chacune leur travail (l’aînée infirmière dans un hôpital évolue vers la prise en responsabilité d’un département de soins palliatifs, la seconde dans une banque découvre le monde des petits entrepreneurs qui ne peuvent plus faire face à leurs échéances, la troisième est employée dans un magasin de sport) ; chacune a ses problèmes de cœur (l’aînée a une relation qui ne pourra que se rompre avec un homme marié, la seconde connaît des dépits amoureux dus à une grande naïveté devant les garçons, la troisième est amoureuse d’un montagnard un peu fantasque…). Elles savent que leur père absent depuis son divorce il y a quinze ans a partagé sa vie avec deux autres femmes. Elles ne voient que rarement leur mère partie elle aussi en les confiant à la grand-mère. Au décès de leur père, elles prennent le train pour se rendre aux funérailles loin de chez elles. Là elles font la connaissance de leur demi-sœur Suzu-Chan qui s’est occupé de lui à la fin de sa vie. Sous l’impulsion de l’aînée, elles lui proposent de venir vivre avec elles à Kamakura. Suzu accepte avec joie, d’autant plus libre que la veuve de leur père n’est pas sa propre mère et que celle-ci est décédée.

Le quotidien n’en sera pas profondément bousculé mais l’arrivée de cette demi-sœur touchera particulièrement Sachi la sœur aînée qui donne le ton de la maisonnée, qui défendra le maintien de la maison dans le giron familial s’opposant à sa mère tentant d’imposer une autorité perdue, qui aura à faire face à une grand-tante hostile à l’intégration d’une enfant qui est la "fille de celle qui a détruit (la) famille". Mais les quatre sœurs en sortiront renforcées, goûtant ensemble les saisons qui passent, la fabrication d’un alcool de prunes maison, la perpétuation d’une recette de poisson frit, la beauté des cerisiers en fleur ou la joie enfantine devant un feu d’artifice. Kore-Eda peint une chronique délicate de l’évolution des sentiments, de la difficulté de pardonner à des parents défaillants, de la maturation de Suzu-Chan dans la vie adulte, découvrant la puissance de son corps dans le foot ou en se séchant voluptueusement devant un ventilateur… c’est aussi la mort du père, de la mère de Suzu, de la grand-mère, dont les sœurs font mémoire devant un petit autel domestique.

Peut-être le film est-il parfois un peu lisse, on aimerait que les tensions soient un peu plus exacerbées et pas seulement feutrées dans des échanges très dominés ou limitées à des insultes criées en pleine nature par Suzu contre sa mère, par Sachi contre son père comme pour se défouler de façon un peu adolescente d’un fardeau parental trop longtemps porté. Dans son précédent film Tel Père, tel fils qui interrogeait aussi sur ce qui constitue une famille, les différences sociales étaient un peu brossées à gros traits mais l’émotion du spectateur était forte sur les liens entre enfants et parents, particulièrement entre les fils et leurs pères respectifs. Ici le trait est subtil, la composition remarquable dans un pays qui n’est ni celui du passé ni vraiment le Japon d’aujourd’hui, mais on aimerait être davantage concerné et interpellé par l’enracinement humain de chacune.

On reste néanmoins sur la très belle scène finale sur la plage où les trois aînées remercient leur père de ce bel héritage qu’il leur a laissé : cette demi-sœur qu’elles ont appris à aimer ensemble. "Voir la beauté là où elle est encore" comme le dit un des personnages, résume le film magnifiquement.

Bernard Bourgey

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