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Pistes de réflexion autour du documentaire Salafistes

dimanche 24 janvier 2016, par SIGNIS France

(de François Margolin et Lemine Ould Salem. France/Mauritanie, 2015, 1h11)

Lyon, 27 janvier 2016 (SIGNIS France) – Ce documentaire ayant fait polémique au moment de sa sortie en salles en France, nous vous proposons quelques réflexions de la part d’un professeur de lettres.

Il y a bien, en ouverture, un carton pour dire en quelques lignes ce que l’on va voir  : des interviews de salafistes, des films de propagande salafiste, il est dit aussi que le salafisme c’est un courant minoritaire de l’islam. "Il ne s’agit pas d’un petit groupe de terroristes, mais d’une école de pensée et sans doute même d’un Etat en formation. Qui nous fait la guerre. Ce sont les salafistes." Qui est ce "nous"  ? Qui sont ces "les"  ?

Même si on n’a pas le temps de tout lire, il y a bien à chaque changement de sujet, en bas à droite de l’image, la précision du lieu, de qui parle, de la nature des images de propagande prises sur internet, on ne peut donc pas vraiment prendre ce documentaire pour une propagande des salafistes  ; et on se dit que c’est tout de même gonflé d’être allé interviewer des chefs importants au Mali en 2012. On découvre qu’à Sousse en Tunisie, il a un magasin de vêtements salafistes et un jeune s’exprimant en un français parfait explique comment il crée des sites salafistes proposant même des chaussures à la mode  ! Quant au film de Sissako on a cru en effet reconnaître des images, sont-ce des rushes non utilisés  ? On ne comprend pas.
On sort du film matraqué, écœuré par la violence des images et des discours.

Mais ensuite on réfléchit.
- Qu’apporte ce documentaire  ? Rien de plus que ce qu’ont montré sur Arte d’autres documentaires, ce qu’expliquent des livres ou des émissions de radio (sur France Culture l’analyse de la poésie de l’islamisme, au cœur des chants guerriers) ou bien les conférences et débats. Sans analyse, montrées brut, ces images n’apportent vraiment rien de nouveau.
- Ce documentaire peut-il déranger, perturber, et même peut-être influencer, par plus d’une heure d’argumentation islamiste radicale, démonstrations de châtiments à l’appui (fouet, main coupée, défénestration d’homosexuels, début de lapidation) ?
Non quand il s’agit de personnes au fait de ces questions, de ces pratiques et capables de se mettre à distance.
Oui pour la majorité des gens et la quasi totalité des jeunes (sauf s’ils sont accompagnés par des adultes pour leur permettre de contextualiser et d’analyser) et avec le risque, peut-être, que les images soient cautionnées par la diffusion en salle.

Par ailleurs on se surprend, tout bien pensant que l’on est sûr d’être, à éprouver de l’horreur et de la haine à l’égard de ces personnes qui argumentent froidement, devant les caméras, des comportements de mort au nom d’Allah. Est-ce cela l’effet voulu par les réalisateurs  ?

On sait que c’est la première fois qu’une organisation, Daech, dite Etat islamique, utilise toutes les ressources d’internet pour mettre en scène sa propagande et montrer des images, contrairement aux idéologies et régimes totalitaires du passé – nazisme, stalinisme, Kmers rouges dictature chilienne… En moins de deux ans Daech a fabriqué des clips videos ultra performants, empruntant leurs techniques aux cinéastes occidentaux, par exemple Tarantino. Et qui se veulent efficaces, si l’on en croit les prévisions de l’un des salafistes du film : actuellement 1,3 milliards de musulmans, 3 milliards en 2030.

Il nous faut donc prendre conscience de ce que ces images et ces propos signifient et réfléchir à la façon dont on montre ces discours d’embrigadement de l’islam radical.
Il est donc hâtif, dangereux et irresponsable, quelques mois après les attentats de 2015, même si on nous dit que le documentaire a été terminé avant le 13 novembre, de montrer ces images "coups de poing" en laissant le spectateur seul et désarmé face à l’impensable.
Plutôt que de crier à la censure, les réalisateurs feraient preuve d’esprit citoyen en aménageant leur travail de façon à ce qu’il donne plus de clefs pour engager la réflexion autour de ces images violentes et ces propos intégristes.

Pascale Cougard

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