ACCUEIL >Nos actions >Cinéma >Critiques

Raison d’état et conscience individuelle

vendredi 10 juin 2016, par SIGNIS France

Lyon, 10 juin 2016 (Magali Van Reeth) - Il arrive parfois que le calendrier des sorties de films en salle offre de savoureuses coïncidences et permette à un film de rebondir sur un thème commencé avec un autre. C’est le cas avec deux films récents, l’un venu du Danemark, l’autre de Singapour.


A War/Krigen de Tobias Lindholm a pour personnage principal Claus, un officier de l’armée danoise en mission en Afghanistan. Dans des conditions difficiles il doit à la fois assurer la sécurité de ses troupes et protéger la population civile des Talibans. Lors d’un coup de feu, il réussit à sauver un de ses soldats mais des civils sont tués. Il doit rentrer au Danemark pour s’expliquer devant la justice de son pays.

Dans Apprentice de Boo Junfeng, Aiman est jeune homme qui vient de quitter l’armée pour intégrer l’administration pénitenciaire. A Singapour, la peine de mort est encore pratiquée et Aiman semble fasciné par le bourreau qui exécute avec respect et précision les condamnés à mort. Le film explique peu à peu le contexte personnel d’Aiman et montre bien son trouble lorsqu’il lui faut, à son tour accomplir ce qu’exige la justice de son pays.

Il est bien fini le temps où les films de guerre étaient des films d’aventure, où le romanesque de l’engagement prenait sa source dans une distinction très claire entre le Bien et le Mal. L’ennemi était méchant, fourbe, lâche et on avait bien raison de prendre les armes pour défendre sa patrie, sa famille, ses enfants... Désormais, les militaires ont des états d’âme, et ils souffrent des horreurs qu’ils vivent et provoquent. Les forces militaires alliées qui interviennent en Afghanistan le font dans un tout autre contexte que celui des guerres européennes du début du 20° siècle. La sécurité et le territoire du Danemark n’est pas menacé par les Talibans. C’est un état qui décide d’engager ses troupes pour appuyer une certaine idée de la démocratie. Mais ce sont des individus qui partent loin de leur famille et risquent leur vie. Le film de Tobias Lindholm montre bien la jeunesse de ses soldats et leur effarement devant la réalité sanglante des combats, la complexité de la situation quotidienne dans ces régions du monde.

Le film de Boo Junfeng montre aussi la complexité de ce travail de bourreau, où un individu doit exécuter les décisions d’un système judiciaire. Face à l’immanence de l’Etat qui rend la justice, le bourreau est une personne bien réelle. Ici, c’est un homme d’âge mûr, paisible, précis dans ses gestes et qui, lors de cette mort par pendaison, cherche à faire le moins souffrir le condamné. Mais sa femme est partie, il n’a pas d’enfant et quelques comportements, en dehors de la prison, qui peuvent être les signes d’un malaise. Le jeune Aiman, qui n’a pas connu son propre père et qui cherche à comprendre ce qu’est la mort, est attiré par cet homme qui lui apprend des gestes précis. A la suite d’un accident, c’est vers lui qu’on se tourne pour le remplacer. Aiman veut servir son pays, être un "bon citoyen" : mais faut-il pour cela être celui qui donne la mort ?

Dans ces deux films, à la mise en scène efficace et sans fantaisie, les réalisateurs sont au service de la question morale qu’ils portent. Tobias Lindholm alterne les scènes d’intimité familiale - les enfants de Claus un peu perdus sans leur père, la mère gérant le quotidien - avec la vie à la caserne où l’ennui, la peur et la chaleur renforcent le sentiment d’isolement. Comme le dit si bien l’avocat qui défend Claus : "ma spécialité, c’est l’acquittement ; le bien, la morale, je ne m’en occupe pas". Ce procès, où ne questionne jamais le sens de cette guerre, ni l’impossibilité de combattre sans faire de victime, est un farce. Une farce où un état juge un homme pour des faits qu’il a accompli au nom de cet état. La justice danoise acquitte donc Claus le militaire mais sa conscience d’individu ne sera plus jamais en paix.

C’est avec douceur que Boo Junfeng déroule un récit cruel et nous met en présence d’une exécution d’état. La vie qu’a choisi Aiman, pour ne pas ressembler à son père, va se craqueler imperceptiblement face à cette raison d’état et à sa mise en pratique où ceux qui décident ne sont jamais ceux qui mettent en oeuvre. Que vaut l’engagement militaire, le service des autres, le désir de vivre dans une société très policée lorsqu’on est confronté à une pendaison ? Lorsque la mort est donné au nom de l’état pour punir la mort elle-même ? Le bourreau est toujours un individu qui doit rentrer chez lui le soir et faire face aux regards de sa soeur, de ses proches. Un homme seul avec sa conscience, qui ne peut plus être en paix avec lui-même.

A Singapour, la peine de mort est toujours en vigueur même si elle a été moins appliquée ces dernières années. Sous l’égide des Nations unies, de nombreuses nations mettent leurs soldats et leur armée régulière à la disposition de causes nobles et altruistes. Dans les deux cas, la souffrance vécue par des individus - qui sont se volontairement et entièrement mis au service des décisions de leur pays - nous pose à tous question...

Magali Van Reeth

Apprentice de Boo Junfeng. Singapour/Allemagne/France, 2016, 1h36. Festival de Cannes 2016, sélection Un Certain Regard.

A War/Krigen de Tobias Lindholm. Danemark, 2015, 1h55. Festival de Venise 2015.

Abonnez-vous à notre Newsletter
SIGNIS in the world
Choose your organization in the world.

Adds