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Roues libres (prix œcuménique Cottbus 2016)

mercredi 15 février 2017, par SIGNIS France

(d’Attila Till. Hongrie, 2016, 1h42. Festival de Karlovy Vary 2016. Prix œcuménique au Festival de Cottbus 2016.)

15 février 2017 (Magali Van Reeth) – Des handicapés, un tueur à gages en fauteuil roulant, de la bande dessinée, un père absent, voilà les éléments dramatiques d’un film surprenant qui embarque le spectateur dans une belle épopée de cinéma.

Barba et Zolika sont deux jeunes gens qui vivent dans un foyer pour handicapés. Leur relation est faite d’entraide et de complicité mais aussi d’humour, de coups bas et de susceptibilité. Aux ateliers proposés par le centre, ils préfèrent réaliser une bande dessinée dont le scénario se rapproche des films noirs. Sans doute parce qu’en scénarisant et en dessinant la violence des truands, ils mettent un peu à distance la violence physique qu’ils vivent au quotidien. Comme tous les jeunes de leur âge, ils ont des envies que la faiblesse de leurs corps entrave. Arrive un nouveau pensionnaire, Rupaszov, plus âgé, plus hargneux, plus malin,qui va bousculer leur vie tranquille et les pousser à faire des choses dont ils ne se sentaient pas capables.

Attila Till a voulu que des personnes vraiment handicapées jouent les rôles principaux de ce film atypique et le spectateur ressent donc d’une tout autre façon la violence et l’humour particulier qui traversent le récit. Sans fausse pudeur, il montre le quotidien des personnes porteuses de handicap, leur souffrance physique, les moments de détresse et de renoncement. Mais aussi l’agressivité qu’ils peuvent avoir les uns pour les autres ou envers leur entourage. En arrivant à l’âge adulte, la solitude affective est souvent difficile à vivre : qui peut être amoureux d’un corps déformé par la maladie ? Mais Zolika et Barba savent aussi combien les personnes valides peuvent être décontenancées par la rencontre avec une personne en fauteuil roulant, et ils savent jouer avec ce sentiment.

A travers la violence du milieu mafieux et le quotidien dangereux d’un tueur à gages, Roues libres nous fait entrer dans la complexité des sentiments éprouvés par Zolika et Barba. Rupaszov est ce héros tout-puissant et fascinant qui, avec une arme à la main, a le pouvoir de vie et de mort sur un individu ou un animal. Sa détermination et sa force sont l’écho de leurs faiblesses. Et Zolika, qui sait bien que son handicap a fait fuir son père, trouve en lui un puissant père de substitution.

A la fois cru et pudique, violent et émouvant, ce film surprenant est surtout une belle œuvre cinématographique, avec une photo soignée, d’excellents acteurs et un scénario ciselé jusqu’au renversement final. Après György Palfi et Lásló Nemes, Attila Till montre l’excellence du nouveau cinéma hongrois, tant dans la réalisation que par les thèmes abordés.

Considérer que les personnes porteuses de handicap puissent être des personnages de fiction, et pas forcément pour aider à soulager la conscience des valides dans une relation de soignants à soignés, mais qu’elles puissent avoir un vrai rôle de composition et être les héros d’un film noir, c’est justement les considérer comme des personnes à part entière. En leur donnant un rôle de pure fiction, le réalisateur prend en compte non pas leur manque mais leur potentiel, et ce qu’ils peuvent apporter d’original dans le scénario. Même dans l’univers des truands, on ne réagit pas de la même manière face à un handicapé en chaise roulante... Roues libres, à travers cette mise en fiction, porte un regard à la fois très cru et très respectueux sur le quotidien des personnes handicapées, la violence qu’ils ressentent, la formidable énergie qu’ils nous font partager. Pour ces raisons, au Festival des films de l’Europe de l’est de Cottbus, le jury œcuménique a décerné son prix au long-métrage d’Attila Till.

Magali Van Reeth

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