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Sieranevada

vendredi 12 août 2016, par SIGNIS France

(de Cristi Puiu. Roumanie/France, 2016, 2h53. Festival de Cannes 2016, sélection officielle.)

Lyon, 12 août 2016 (Magali Van Reeth) – Dans une réunion de famille, la tension ambiante est mise en parallèle avec la violence du monde et, à la maison comme dans les médias, la difficulté de faire la part des choses, d’être dans le vrai. Une mise en scène intelligente prend le temps d’installer tous les personnages et d’impliquer le spectateur par les questions qu’elle soulève.

Selon une tradition roumaine, Larry retrouve toute sa famille 40 jours après le décès de son père, pour un temps de bénédiction et un repas en commun. Par une froide journée d’hiver, trois générations se réunissent dans ce petit appartement surchauffé. On fume dans la cuisine, on surveille le chou farci, on demande à ceux qui parlent trop fort de baisser le ton pour ne pas réveiller le bébé qui dort. Alors que les femmes s’activent au fourneau et que le prêtre orthodoxe tarde à arriver, les rebondissements sonnent à la porte d’entrée et, dans toutes les pièces, les conversations s’enflamment.

Le réalisateur Cristi Puiu pose sa caméra au centre de l’appartement et le spectateur, comme s’il était assis dans l’entrée, peut assister au va et vient de chacun d’une pièce à l’autre, entendre le chuchotement venant d’une chambre, le bruit des couverts posés sur la nappe, les portes fermées brusquement. A moins que la caméra ne soit l’âme du mort revenu contempler une dernière fois sa famille... Comme un invité, on pénètre avec amusement dans cette famille, ni trop riche ni trop pauvre, essayant de comprendre qui est qui, des amis du grand-père à la gentille cousine réservée. Ce qu’on perçoit le mieux et le plus rapidement, c’est que tout le monde semble bien énervé ! Contrecoup du deuil récent, jalousies anciennes, étroitesse des lieux ou juste la faim qui tenaille alors que de si bonnes odeurs viennent de la cuisine et qu’il faut encore attendre le pope pour passer à table ?

Dans l’une des scènes d’ouverture, Larry a une discussion tendue avec sa femme dans leur voiture. Elle lui reproche d’avoir acheté une robe rose pour le déguisement de sa fille, alors qu’elle en voulait une blanche. Le spectacle de l’école se fait avec les personnages des films de Disney alors que Larry pense encore avec l’imaginaire des frères Grimm... Tout au long du film, ce décalage entre deux interlocuteurs sera au centre des tensions. A travers notre éducation, les médias ou nos centres d’intérêt, nous appréhendons les événements de manières différentes. Dans Sieranevada s’opposent une vieille dame, ancienne communiste, convaincue des bienfaits du Parti, et une jeune femme outrée par les crimes commis au nom de cette idéologie, alors que Larry doit subir les assauts conspirationnistes de son jeune cousin fasciné par les attentats du 11 septembre 2001. Un ancien prof de sciences tente d’apporter une technique de raisonnement rationnelle pouvant s’appliquer à chaque fois qu’on recherche la vérité, en vain, un couple s’engueule violemment sans qu’il soit possible de savoir si oui ou non monsieur a trompé madame avec la voisine.

La mise en scène est astucieuse, fluide. Souvent la caméra reste dans le couloir, se contentant de suivre les personnages, entrant avec l’un ou l’autre dans une pièce, happant une discussion pendant que retentit la sonnette de la porte d’entrée et revenant dans le couloir pour découvrir Cami avec une copine serbe bien mal en point. Parfois la caméra sort dans la rue, s’approche d’un visage. Peu de coupures, de longues scènes mobiles, voire volubiles, permettant d’installer une véritable intimité avec chaque personnage. Mais un déroulement précis, sans redite, des acteurs touchants de sincérité, et un film orchestré avec une grande maitrise pour donner à ce huis-clos familial beaucoup de naturel et de vérité.

La vérité, c’est justement ce que cherche chacun. Est-ce que ma fille se drogue ? Pourquoi mon père a agit comme cela ? Les médias déforment-ils les événements ? Faut-il avoir confiance dans ceux qu’on aime ? De cette méfiance et de cette peur naissent l’agressivité et la suspicion. Qui elles-mêmes engendrent la violence. Au fil des discussions, on réalise que chacun à sa version et que l’omniprésence des médias empêche de réfléchir par soi-même. En chacun, il y a le désir d’un monde meilleur, sans guerre ni terrorisme mais dans le quartier, on s’insulte pour une place de parking et dans cette famille, on a du mal à s’écouter, à se faire confiance, à prendre soin de l’autre.

Enfin le prêtre arrive, accompagné de ses acolytes dont un jeune séminariste poupin à souhait. Dans un bel élan familial, tout le monde se réunit autour de la table pour la bénédiction rituelle. Seul vrai moment de communion et de partage de cette journée mouvementée, où participent même les plus mécréants. On laisse à chaque spectateur le soin d’interpréter cette scène, ce qui perdure de la religion dans les sociétés européennes et l’importance des rituels... En partant, le prêtre raconte une anecdote, tout à fait dans l’ambiance confuse de cette journée familiale, montrant que lui aussi est parfois dérouté par la recherche de la vérité.

Enfin, inutile de chercher un sens au titre du film. Cristi Puiu n’aime pas que les films aient des noms différents selon les pays où ils sortent. Alors il a choisi un mot qu’on ne puisse pas traduire, Sieranevada. Faut-il le croire pour autant ?

Magali Van Reeth

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