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Stefan Zweig, adieu l’Europe

dimanche 14 août 2016, par SIGNIS France

(de Maria Schrader. Autriche/Brésil/France, 2016, 1h46. Festival de Cannes 2016, sélection Quinzaine des réalisateurs.)

Lyon, 14 août 2016 (Magali Van Reeth) – Loin d’une biographie convenue, la réalisatrice donne une forme originale à son film pour évoquer de la place des artistes dans une société traversée par les drames et les injustices, de plus en plus régie par des préoccupations matérialistes.

Stefan Zweig, écrivain germanique à la réputation internationale, décide de quitter l’Europe au moment de la montée du nazisme en Allemagne et en Autriche. Après un passage en Angleterre et aux Etats-Unis, il découvre l’Amérique latine, où il finit par s’installer dans un petite ville du Brésil. Sans chercher à coller au déroulé de sa vie, la réalisatrice Maria Schrader nous fait entrer dans son intimité, son cheminement artistique et personnel à travers quelques scènes choisies et longuement développées. Il y en a 6, en ordre chronologique. Loin de tout exercice récapitulatif, la mise en scène est brillante et la caméra discrète nous font vivre un beau moment de cinéma.

D’une scène à l’autre, d’un lieu à l’autre, l’ambiance change. Nous sommes au cœur des discussions de couloir et des débats du congrès du Pen Club international en Argentine et les questions des journalistes nous permettent de découvrir et de comprendre les positions politiques de Stefan Zweig. Dans une autre scène, au milieu d’un champ de cannes à sucre au Brésil, on assiste à une rocambolesque réception en l’honneur de l’artiste. Comme par inadvertance, on ne devine la destination suivante qu’au dernier moment. Et arrivé à New York, dans la partie du film la plus réussie, c’est au fur et à mesure de la conversation, dont le ton très intime nous interroge, qu’on réalise peu à peu qui est l’interlocutrice de Stefan Zweig, et les personnes qui vont viennent dans cet appartement, trop beau pour des réfugiés tout juste débarqués. Comme l’écrivain, on saisit l’ampleur des souffrances vécues par ceux qui ont fuit l’Allemagne après le début de la guerre, et cette énorme attente qu’ont les rescapés envers un intellectuel renommé, à l’abri de l’autre côté de l’Atlantique...

Ces scènes, ni trop longues ni trop rapides, sont construites avec finesse et impliquent constamment le spectateur. Le choix des teintes (chaudes au Sud, froides au Nord), la bande son ouvrant vers le hors champ et l’excellent jeu des trois acteurs principaux (Joseph Hader, Barbara Sukowa et Aenne Schwarz) montrent l’attention portée à la forme cinématographique, à une mise en scène affranchie de la simple biographie. Dans la dernière scène, la caméra ne bouge presque pas et assiste, comme impuissante, au ballet des personnages venus constater et déplorer le drame. On voit furtivement l’issue choisie par Stefan Zweig, épuisé par les errances, le désarroi et le chagrin. Avec une émotion contenue, chacun pleure le couple à sa façon et on peut saisir ce qui est en jeu : ce n’est pas la mort d’un homme mais celle d’une époque, le drame de toute l’Europe marquée par des millions de morts.

Maria Schrader trouve une façon originale d’évoquer un écrivain qui a vraiment existé en ouvrant son parcours vers la question plus large du rôle des artistes confrontés à leur époque et au monde dans lequel ils vivent. Pendant les drames de la Seconde guerre mondiale, comme aujourd’hui face aux ressentiments qui engendrent le terrorisme et les inégalités - et chahutent profondément l’idée d’une Europe sans frontière si chère à Stefan Zweig - que peuvent les artistes face aux politiques et aux économistes ? Ont-ils une influence ? Peuvent-ils rendent le genre humain meilleur ? La réalisatrice n’apporte pas de réponse mais permet à ceux qui verront le film de mieux saisir les enjeux d’un artiste écartelé entre son travail et les exigences du monde réel. Un débat toujours très actuel.

Magali Van Reeth

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