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Toni Erdmann

mercredi 17 août 2016, par SIGNIS France

(de Maren Ade. Allemagne, 2016, 2h42. Festival de Cannes 2016, sélection officielle.)

Lyon, 17 août 2016 (Bernard Bourgey) - Présenté au festival de Cannes 2016, Toni Erdmann traite de la relation entre un père et sa fille, chacun évoluant dans un univers à l’opposé l’un de l’autre, la réalisatrice allemande faisant le pari réussi de nous émouvoir avec la bouffonnerie et l’humour grinçant dans un film hilarant !

Maren Ade nous emmène dans des univers qui nous sont familiers ou connus : d’un côté, un petit pavillon entouré de verdure laissée un peu à l’état sauvage, plein de souvenirs et d’objets hétéroclites, demeure de Winfried, la soixantaine, musicien qui a loué ses talents - incontestables !- d’animateur comique dans une maison de retraite, personnage facétieux qui ne peut s’empêcher de faire des blagues "hénormes" à tout le monde jusqu’au facteur qui lui livre un colis, maniant un humour grinçant en contraste avec son entourage familial… De l’autre, un pays en plein essor avec ses hôtels internationaux aseptisés, leurs salles de séminaires et leurs bars à cocktails, des immeubles de standing où depuis le balcon, la caméra plonge sur la pauvreté des logements contigus. Nous sommes ici à Bucarest où une femme proche de la quarantaine, Inès, cadre supérieure expatriée d’une grande société allemande basée en Roumanie, exerce une brillante carrière d’experte en restructuration d’entreprises, froidement à l’aise en conseil en plans sociaux externalisés.

On l’aura deviné : Inès est la fille de Winfried, chacun incarnant une génération, celle de la contestation libertaire de l’ordre établi ayant engendré celle de l’individualisme et de la réussite sociale, quels qu’en soient les dégâts pour la société. Inès s’épanouit loin de son père dans un univers où celui-ci serait comme un chien dans un jeu de quilles ou un éléphant dans un magasin de porcelaine. On ne croit pas si bien dire : voilà justement que Winfried sans prévenir sa fille, débarque à Bucarest un week-end ! Inès désorientée par ce père imprévisible, l’invite à contrecœur aux mondanités auxquelles elle est obligée de sacrifier, sous réserve qu’il soit discret devant ses collaborateurs et ses clients. Quand elle trouve un moment d’intimité pour lui demander pourquoi il est venu la voir, son père lui pose des questions presque naïves : "Es-tu heureuse ici ?" "As-tu le temps de vivre un peu ?" Inès qui ne connait que la réussite clinquante et le sexe désabusé, est désarmée : "c’est quoi le bonheur ?" Ces deux-là ne peuvent pas ou ne peuvent plus communiquer avec les mots et Inès ne comprend pas que le bonheur pour son père, c’est de savoir sa fille heureuse.

Après ce week-end perturbant pour elle, Inès est finalement soulagée de voir son père abréger son séjour et repartir. Mais ce n’est qu’une fausse sortie de théâtre de boulevard, le père est toujours là, s’incruste dans l’univers d’Inès, devient un électron libre, s’invente le personnage fictif de Toni Erdmann, avec fausses dents et perruque improbable, soi-disant consultant et business man mais tellement à l’aise avec son personnage à la fois repoussant et fascinant, qu’il va bluffer l’entourage de sa fille…

En prenant le risque de la bouffonnerie, en jouant avec un personnage incontrôlable capable des farces les plus saugrenues et pas toujours fines, Maren Ade aurait pu tomber dans le ridicule et dans un film de près de trois heures, lasser avec un humour trop démonstratif. Il n’en n’est rien et son pari tient avec un duo d’acteurs hors pair sur qui tout repose : Sandra Hüller et Peter Simonischek donnent une telle densité à leur personnage qu’à la fin de ce film hilarant, c’est bien l’émotion qui l’emporte lorsqu’Inès lâche enfin prise, changeant de peau comme un animal qui mue dans une mémorable réception qu’elle donne pour son anniversaire, avant de se jeter nue et désarmée dans les bras de son père suffocant dans les poils de l’énorme peluche dont il s’est affublé, ultime facétie comme pour ne pas être contaminé par l’univers de sa fille tout en lui criant de façon sourde, son amour paternel.

Bernard Bourgey

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