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Un Monstre à mille têtes

vendredi 1er avril 2016, par SIGNIS France

(de Rodrigo Plá. Mexique, 2015, 1h14)

Lyon, 1 avril 2016 (Antoine Paoli) – Une femme, exaspérée par la situation médicale de son mari et les refus qu’elle essuie, sort des rails pour contraindre les agents du système dans lequel il est pris. Un film impressionnant sur le fond comme dans la forme.

Avant d’être une critique sociale qui dénoncerait ceci ou cela, - ici les systèmes de santé au Mexique - ce film met en valeur que les monstres n’existent pas seulement dans les mythologies anciennes, qu’ils existent aujourd’hui et dans n’importe quelle réalité économique et politique. Ils sont toujours présents mais sous de nouvelles formes. Leur laideur, leur cruauté, leur perversité est ce contre quoi Sonia Bonet, le personnage principal du film, lutte.

Avec un scénario superbement ficelé, Un Monstre à mille têtes rend le spectateur témoin de l’enlisement dans les marais d’un système d’assurances médicales, plus orienté vers la rentabilité financière que la prise en charge des malades. Sonia fait un véritable coup de force pour obtenir l’autorisation, et donc la prise en charge, d’un médicament qui soulage réellement son mari. Il lui faut contraindre les différents agents et responsables pour avoir les signatures nécessaires.

Armée d’un pistolet pour faire face à ce monstre aux mille agents et mille ramifications administratives, on la devine partagée entre une épouse et mère de famille qui sort des rails pour obtenir ce qu’elle pense être juste d’un côté, et de l’autre, celle qui ne contrôle plus ce qu’elle a mis en route, ce qu’elle a déclenché. Le pistolet est ce monstre qui est en elle, qui est en nous lorsque nous aussi nous sentons monter notre colère pour faire à ceux qui, sciemment nous empêchent d’obtenir les soins pour ceux que nous aimons. C’est l’amour et la détresse qui fait sortir Sonia des rails du contrat social.

Ce thème plein de pathos est filmé avec sobriété comme en contre-point. Des cadrages surprenants, des sons hors champ qui participent au récit, une action bien rythmée à la fois dans la fiction (les événements se déroulent sur 24 heures) et dans la réalisation (le film dure1h14) mais qui parfois suspend le temps dans certains plans. Dans ces étirements, apparait un détail qui change tout, comme lorsque Sonia cherche dans son appartement des dossiers médicaux et trouve "le déclic" pour entamer sa course-poursuite.

La caméra suit presque constamment Sonia, remarquablement interprétée par l’actrice Jana Raluy. Son regard à la fois égaré et déterminé, sa hargne tranquille pour aller au bout de sa quête et son évanouissement final face à tant d’absurdité (la sienne comme celle du système) sont accompagnés par le regard bouleversé de son fils adolescent, Dario. Paralysé par la stupeur, ne sachant comment calmer le monstre que sa mère est devenue le temps d’une nuit, ce sera pourtant lui qui refusera de prendre le pistolet que sa mère ne peut plus tenir.

Le parti pris faussement réaliste du film est compensé par deux ou trois scènes truculentes où pointe un vrai humour qui prouve la bonne santé psychique des ennemis du monstre - ou de ses multiples têtes. Chacun n’étant responsable que d’une infime partie du tout, il est difficile de désigner le vrai coupable et c’est sans doute là la véritable monstruosité du capitalisme...

Peut-être ce film est-il finalement un film sur la tératologie, une étude des monstres modernes, qui tissent des maillages invisibles dans lesquels nous sommes pris. Que va gagner notre héroïne dans cette course contre la mort ? Est-ce une Antigone moderne ? Notre marge de liberté est-elle a ce prix ? "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?"

Antoine Paoli

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