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Festival international du film de Varsovie 2014

jeudi 13 novembre 2014, par SIGNIS France

Paris, 13 novembre 2014 (Samuel Petit) - A quelques jours de la fin de ce festival, retour sur cette 30ème édition par un des membres du jury œcuménique.

Cette année le Festival international du film de Varsovie fêtait ses trente ans. L’occasion de souligner la place unique qu’occupe ce festival en Europe. Depuis 2001, le festival accueille les représentants de la Fédération internationale des associations des producteurs de films, puis à partir de 2005, la Fédération internationale de la presse cinématographique pour l’Europe centrale et orientale. Son directeur Szanowni Pantstow dans son éditorial du programme 2014 résume les trente années ainsi  : "Plusieurs milliers de films, plus d’un million de spectateurs, plus de mille réalisateurs de films, auquel il faut ajouter les quelques centaines de personnes travaillant pour le festival chaque année."

Cet événement culturel, un des plus importants de Varsovie, accueille un célèbre marché du film, logé dans l’impressionnant palais de la culture et de la science, le plus grand et volumineux gratte-ciel de la capitale polonaise, cadeau de Staline aux Polonais (payés par ses derniers d’ailleurs). Comme chaque année le festival propose une programmation riche et variée, de nombreux pays sont représentés et une large place est accordée aux jeunes cinéastes. De nombreux premiers films sont proposés en compétition.

Le grand jury ne s’est pas trompé, sur les trois films repartis avec un prix, tous sont réalisés par de jeunes réalisateurs. A Coffin in the Mountain est un premier film stupéfiant du chinois Xin Yukun, qui commence comme un drame et finit en pure comédie, avec en arrière plan une structure narrative qui n’est pas sans rappeler celle de Rashomon (1950) d’Akira Kurosawa. Comment une même histoire vue et racontée par quatre protagonistes différents offre au spectateur une expérience déroutante sur la notion de vérité et de subjectivité, en proposant une définition de la vérité comme chose relative selon le point de vue qu’adopte le récit. Le film s’organise autour d’un mort et d’un groupe de gens attachés par différents liens (amitié, mari, amant, maîtresse, père et fils). Le cinéaste suit chacun de ses personnages, se joue du public avec malice, en changeant de point de vue, le spectateur va de découverte en retournement de situation, et de par la subtilité de la mise en scène aux apparences trompeuses, finit par provoqué l’hilarité du spectateur en reconstruisant sous forme de puzzle narratif, une histoire finalement simple et élémentaire.

These are the rules du Croate Ognjen Sviličić coproduit par la France, la Serbie et la Macédoine a obtenu un prix de la mise en scène. Le réalisateur, a été déjà primé par le festival dans le passé. Sa mise en scène épurée va droit au cœur du spectateur. Le récit suit l’histoire de petites gens, un couple sans histoire, qui voit sa vie bouleversée par un grave accident de leur fils qui se retrouve dans un coma profond. Le cinéaste avec pudeur et délicatesse suit ses personnages perdus dans les mailles d’un système (hôpital, commissariat, services administratifs) qu’ils ne comprennent pas et dont l’indifférence, à l’égard de la souffrance d’autrui, renvoie à une violence symbolique extrêmement forte et dérangeante. Cette réflexion désabusée sur la solitude vécue dans un système qui tend à exclure et dont les règles se doivent d’être suivies, sans aucune possibilité de recours bouleverse par ses sous-entendus et la simplicité apparente de sa structure. Le style épuré du cinéaste évoque le cinéma de Kieslowski par sa capacité à montrer sans démontrer.

Une mention notable a été décernée pour les acteurs d’une folle comédie ibérique Carmen y amen, deuxième film de Paco Léon, avec Carmina Barrios, une incroyable actrice qui porte le film et entraine les comédiens dans son sillage. Dès le premier plan, un vieil homme rentre chez lui, sa femme est là, il s’allonge pour se reposer un instant...et décède soudainement. Carmen va tout mettre en place pour retarder l’officialisation de sa mort, avec la complicité plus ou moins voulue de sa fille, étant donné que la fin du mois arrive et que le salaire du mari ne devrait pas tarder à tomber. Un film provoquant et humaniste, teinté d’humour noir.

Le prix œcuménique a été remis à In the Crosswind premier long métrage étonnant et singulier de Martti Helde. Après l’annexion de la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie par l’URSS, des déportations de masse des natifs furent mises en place. Le 14 juin 1941 vers 15 heures, les autorités soviétiques débutèrent les déportations. Des dizaines de milliers d’individus d’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie furent déportés en Sibérie, d’abord par camions, puis dans des wagons. Parmi eux était Erna, une étudiante en philosophie, mariée et mère d’une petite fille. Séparée de son mari et de son enfant, son voyage fut un long et tragique périple sur la route de la Sibérie au cotés d’hommes et de femmes. Là-bas, l’humiliation, le travail exténuant, le froid et la faim les attendaient. Ce film au formalisme inédit, allié à un noir et blanc puissant, s’appuie sur des histoires basées sur d’authentiques lettres et entretiens avec des survivants, mais surtout le témoignage du journal intime d’Erna. Elle est estonienne et étudiante en philosophie, elle écrit des lettres à son mari fait prisonnier, et raconte l’histoire de sa déportation en Sibérie. C’est avec une grande maîtrise de ses outils techniques que ce jeune cinéaste parvient sur le plan formel - il y a entre autres de longs travellings évoluant autour de sculptures figées et vivantes - à élever le film à une dimension supérieure : une contemplation de la souffrance, de l’éternelle dignité de l’homme, et de l’espoir, à travers une fascinante combinaison artistique d’images, de mots, et de musique. Il est à noter que la musique est composée par un jeune musicien Pärt Uusberg qui, dans la lignée d’un Fauré et d’un Messiaen, sert admirablement le film par ses envolées au lyrisme tout en retenue. Le film se teinte d’onirisme, le spectateur ressent, malgré la dureté du propos, une sorte de plénitude, de par la sobriété d’une mise en scène pudique, et totalement immersive. In the Crosswind est une véritable expérience éthérée et profonde sur la mémoire et le souvenir. Ce requiem cinématographique est pour tous les innocents d’Europe central, qui ont souffert ou sont morts du fait de l’oppression tyrannique de l’URSS. Ce film rappelle qu’il ne nous est pas permis d’oublier.

Samuel Petit

Les membres du jury œcuménique 2014 au Festival de Varsovie :

Jes Nysten (Danemark)

Samuel Petit (France)

Rafal Wieczynski (Pologne)

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les membres du jury 2014

La sortie du film primé Rissttuules est prévue en France en mars 2015, sous le titre La Croisée des vents.

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