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Téléréalité et valeurs

lundi 5 septembre 2016, par SIGNIS

Bruxelles, 5 septembre 2016 (Union Urbaine/IV). Depuis plusieurs années, les émissions de téléréalité inondent nos chaînes de télévision. En France, tout a commencé avec l’émission de M6 « Loft Story » en 2001. Depuis, on a vu défilé Star Academy, Nouvelle Star, Koh Lanta, Secret Story, Les Anges, Top Chef… Le choix est vaste ! Le but de la téléréalité est de « montrer des gens de ‘la vraie vie’, dans des situations de ‘la vraie vie’ », afin que les spectateurs puissent s’y identifier rapidement. Généralement, le public-cible de ces émissions sont les jeunes entre 14 et 25 ans, un public facilement malléable, et pas toujours armé d’un esprit critique. Les valeurs et les messages véhiculés dans ces émissions deviennent donc rapidement pour eux les valeurs « normales » et les comportements des candidats deviennent un comportement « normal ».

Il y a différents concepts d’émissions, et toutes montrent certaines valeurs et véhiculent certains messages. Petit tour d’horizon de ces programmes, et des effets qu’ils peuvent avoir sur le public.

Tout d’abord, il y a les émissions où les gens se notent entre eux : la première à avoir connu un certain succès est « un dîner presque parfait », en 2008. Depuis, le concept a été modifié à toutes les sauces : les mariages, les campings, les hôtels, les vêtements… De prime abord, le but est de montrer le côté convivial des personnes et des activités, mais, très vite, on remarque que le montage s’attarde sur la concurrence entre les candidats, l’hypocrisie et les « petites phrases » vénales et méchantes. Le public phare de ces programmes est « la ménagère de moins de cinquante ans », censée se sentir représentée par les candidats. Ces émissions banalisent les moqueries, la véhémence et l’hypocrisie entre les personnes, comme si c’était dans l’ADN des êtres humains de critiquer.

On trouve ensuite les émissions où les candidats s’éliminent entre eux : ces émissions n’ont pas pour but premier l’élimination, mais plutôt de parvenir à tenir le plus longtemps dans l’aventure, en se dépassant physiquement (Koh lanta), en cachant un secret (Secret Story) ou autre… Ces émissions sont sur du long terme, et le but des productions est que les téléspectateurs s’attachent aux candidats. A travers le montage réalisé, la production peut faire à peu près ce qu’elle veut, et nous faire aimer ou détester n’importe qui. A la base, les valeurs centrales véhiculées sont le dépassement de soi, les stratégies et l’amitié. La concurrence n’est pas vue comme malsaine, mais comme nécessaire pour pouvoir atteindre son but. Il n’y a rien de grave à écraser l’autre si c’est pour sa réussite personnelle. C’est l’idée du libéralisme, de l’individualisme et du capitalisme que l’on retrouve dans le monde du travail actuel. Pas de place pour les « faibles », il n’y a que les « forts » et les « stratèges » qui vaincront. Dans ces émissions, il faut également noter la catégorisation des candidats : il y a forcément un gay qui est la caricature de lui-même, un macho qui va faire pleurer une femme soumise, un vieux sage qui distribue la bonne parole, une séductrice incontrôlable… Le panel d’une société fictive qui se veut réelle. D’un point de vue social, il faut à tout prix que les participants rentrent dans une certaine norme que l’on attend d’eux. Normes ou clichés qui renforcent ceux qui peuvent déjà exister chez un consommateur de téléréalité. Ce qui est transmis par ce type de programme en filigrane peut avoir un impact sur la manière de penser des téléspectateurs.

Depuis quelques années, de nouveaux types d’émissions du genre ont été mises en place : des jeunes partent en groupe dans une grande maison pour voyager mais, surtout, pour « travailler ». Ils peuvent être des inconnus (« Les Ch’tis », « les Marseillais ») ou des candidats d’anciennes téléréalité (« Les Anges »). Ces jeunes profitent des tournages pour faire la fête, s’amuser, bronzer, et de temps à autres, travailler. S’il n’y a pas d’élimination en soi, de nombreux candidats partent avant la fin de l’émission, pour des raisons souvent floues, ou cachées par la production. En effet, si le candidat ne répond pas exactement aux attentes de celle-ci, il se voit mis à la porte en quelques heures. Ces jeunes sont, à la base, des jeunes « normaux », venant de milieux sociaux « normaux », et donc facilement identifiables. On peut dès lors se poser la question de l’impact que ces émissions ont sur les jeunes qui les regardent. Pour de nombreux spectateurs, ces « candidats » deviennent des modèles, des idoles. Le meilleur exemple est Nabila, qui est devenue une vraie star suite à sa participation à l’une de ces émissions. Le problème ici est que la plupart de ces candidats ne travaillent pas réellement, et gagnent leurs vies en venant à la télé et en passant dans des boîtes de nuit. Les spectateurs pensent dès lors que le fait de ne rien faire de spécial dans la vie peut mener aux paillettes et à l’argent. Pas besoin de se dépasser, il suffit juste de savoir obéir aux ordres de certaines personnes, et tout ira bien !

Enfin, on trouve des émissions où un jury note et élimine des candidats : les émissions de cette catégorie sont bien souvent diffusées en prime-time à des jours de grandes écoutes. Les candidats doivent présenter un certain talent à un jury qui les note et les élimine. Le talent peut être la cuisine, la danse, le chant ou toute autre performance artistique. On peut citer The Voice, Top chef ou La Nouvelle Star. Il y a ici une institutionnalisation de la domination. Les novices sont notés par un jury de personnes « d’expériences ». Le message en arrière-plan est la soumission des candidats à leurs juges. L’effet que cela peut provoquer est qu’en s’identifiant aux candidats un téléspectateur peut accepter et valider le fait qu’un travail ou une performance artistique puisse être noté par d’autres personnes. L’autorité n’est pas discutable, et très peu de candidats se rebellent en cas d’élimination.

Cette liste de genre n’est évidemment pas exhaustive : il y a encore de nombreux concepts, plus ou moins saugrenus, et qui véhiculent des messages plus ou moins bons. Il y a notamment certaines émissions qui n’ont qu’un but formateur, comme « Comme un Chef », où les jeunes apprentis-cuisiniers sont évalués, mais jamais éliminés. D’autres émissions comme « The Island » ont pour unique but de tester les capacités de survie des candidats, sans jugement ni élimination. Ces émissions apportent dès lors des messages plus positifs aux spectateurs, et devraient, dans l’idéal, se multiplier.

Nathalie Nadaud-Albertini, sociologue et auteure du livre « 12 ans de téléréalité … au-delà des critiques morales » a constaté une évolution de la critique de ces programmes. Alors qu’en 2001 avec le premier « Loft Story » sur M6, les journalistes s’élevaient en faux contre ce genre de programme, aujourd’hui ils sont rentrés dans la norme et ne subissent plus les critiques du début. Avec le temps la diffusion des valeurs des dominés face aux dominants est de plus en plus forte à la télévision. Le but n’est pas de critiquer ou d’interdire à ceux que ça amuse de regarder ces programmes. Il semble simplement intéressant de se rendre compte qu’ils ne sont pas de simples divertissements neutres et qu’ils engendrent des conséquences…

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