(de Bania Medjbar. France, 2017, 1h19. Avec Youcef Agal, Ysmahane Yaqini, Moussa Maaskri, Daouda Dananir.)

 

15 février 2018 (Magali Van Reeth) – La première image du film est celle d'une décharge à ciel ouvert où volent les des centaines de goélands et où des jeunes gens fouillent les ordures pour se faire un peu d'argent. Malgré le bleu intense du ciel et l'ardeur du soleil, on sait que le drame sera inévitable : bienvenue à Marseille !

 

Pour qui ne connaît pas la deuxième plus grande ville de France, au bord de la mer Méditerranée, c'est l'une des métropoles européennes qui a accueillie, depuis sa fondation avant l’ère chrétienne, le plus de populations diverses (Italiens, Grecs, Catalans, Corses, Français d'Algérie, Maghrébins, Arméniens, Comoriens). Aujourd'hui, Marseille est surtout une ville coupée en deux. Au nord, les quartiers populaires avec de grandes barres d'immeubles et aucun métro pour rejoindre le centre et son animation culturelle et commerciale. Dans les quartiers nord, au soleil avec une vue splendide sur la rade et la mer, le chômage, le désœuvrement et la misère sociale font le terreau des trafics en tous genres, notamment la drogue, et les violences qu'ils génèrent sont mortifères. Ici, on tue un gamin pour une dette de quelques milliers d'euros et lorsque la roue de vengeance est lancée, difficile de l'arrêter.

 

C'est pour dénoncer ce cycle infernal qui ravage les familles que la réalisatrice Bania Medjar a réalisé une fiction ancrée au cœur de ces quartiers, dont elle est issue. Loin de faire un cour de géo-politique, elle filme à hauteur d'homme et met en scène le quotidien d'une famille ordinaire. Akim, tout juste 20 ans, traîne avec son petit groupe de copains en cherchant quoi faire de leurs journées. Son grand frère a été tué, Nadia sa grande sœur a fait des études et travaille dans le social. Autour d'eux, c'est toujours la culture traditionnelle qui prévaut : les mères soutiennent leurs fils quoiqu'ils fassent (c'est la faute des autres) et on accorde peu d'importance à la réussite des filles (c'est normal). A force de voir tant de jeunes gens se faire assassiner, qui s'habitue ? Qui a envie que les choses changent ?

 

Tourné avec peu de moyens et beaucoup d'énergie, la mise en scène accompagne Akim dans son engrenage qui le mène irrémédiablement vers le drame. Pour avoir arnaqué le centre social, il tente de récupérer l'argent avec des méthodes encore moins légales, se fait à son tour arnaquer en toute impunité par plus malin (ou moins naïf) que lui, et de marche ratée en marché ratée, tombe dans les bras de vrais truands sans état d'âme. Akim n'est pas méchant et on sait bien qu'il vaut mieux que ces combines idiotes mais il était au mauvais endroit au mauvais moment.

 

Le ton du film est juste, sincère et la fiction met discrètement en avant l'indifférence des responsables politiques locaux qui laissent la population des quartiers nord s'entretuer entre eux et surtout qui ne font rien pour désenclaver ceux qui y vivent. Mais aussi l'absence de figure paternelle pouvant servir de référence morale, absence qui laisse la porte ouverte à l'argent facile ou à la manipulation pseudo-religieuse. La mise en scène reste lucide jusqu'au bout, comme le montre le plan, à la fois superbe et terrible, où Akim marche sur un petit chemin de terre, dans la belle lumière de son dernier matin. Bania Medjbar, parce qu'elle ne juge pas ses personnages sur leurs actes mais par leur humanité, réussit un film prenant et émouvant. Comme l'explique le titre, extrait d'un vers de Fernando Pessoa : ''Créer, c’est ne pas être satisfait du monde. Le désir de création est un phénomène imaginatif, le crime des anges, qui ont cru pouvoir avoir un meilleur ciel.''

 

Magali Van Reeth