(de Daouda Coulibaly, France/Sénégal/Mali, 2016, 1h35. Prix d'interprétation masculine pour Ibrahim Koma au Fespaco 2017. Avec Ibrahim Koma et Inna Modja.)

 

17 juin 2017 (Magali Van Reeth) - Tout en dénonçant les traffic de drogue qui minent un pays tout entier, le réalisateur construit un film policier noir et ciselé, autour d'un beau personnage confronté à des choix aussi complexes que dangereux.

 

Si la corruption est une gangrène pour tous les gouvernements, elle est encore plus mortifère dans les pays à faibles ressources, où la population est rudement touchée par le manque de travail, d'éducation et de soins. Au Mali en 2009, le scandale d'un avion chargé de cocaïne et atterrissant avec la complicité des forces armées nationales, a révélé la faillite morale d'un état et démontré, encore une fois, que la réalité dépasse la fiction ! De cette histoire spectaculaire, le réalisateur Daouda Coulabaly va faire une intrigue policière, un film noir et énergique, pour dire la complexité d'une société africaine tiraillée entre des traditions ancestrales et une modernité toujours en train de s'accomplir.

 

Ladji est un jeune homme peu loquace, apprenti depuis 5 ans dans un minibus et dont la soeur Aminata se prostitue pour avoir de quoi vivre. Parce que le neveu du patron lui souffle la place qu'on lui avait promise, il demande du "travail" à un petit trafiquant de drogue. Très vite, l'argent arrive, "autant qu'un ministre" et Aminata peut changer de vie, de maison, de relations. Et Ladji entre dans un cercle infernal, de plus en plus dangereux, où les risques sont de plus en plus grands et ses interlocuteurs de plus en plus importants.

 

Construite autour du personnage taiseux de Ladji (magnifique interprétation d'Ibrahim Koma, primée au dernier Fespaco), Daouda Coulibaly construit son film par ellipses. Il y a les personnages, dont Assinta, une jeune femme ayant fait ses études aux Etats-Unis et qui gère une galerie d'art contemporain, un joyeux bouffon, des parasites ou un général corrompu mais refusant d'accorder la main de sa fille à ses pareils. A plusieurs moments dans le film, des rituels religieux apparaissent, de façon subtile, sans qu'on ne sache jamais à quelle religion ils se rattachent : l'eau ou les billes de bois qu'on égraine en chapelet appartiennent autant au christianisme qu'à l'islam et l'animisme les côtoie souvent inconsciemment. Venue d'un rêve ou d'un cauchemar, une marionnette surgit dans une fête très occidentale où Ladji sent qu'il a du mal à trouver sa place.

 

Et puis il y a les décors à couper le souffle, comme les scènes en ville où Bamako grouille de vie et d'énergie, la gare routière et son flot de passagers, les villas luxueuses, les grandes avenues asphaltées, les grands immeubles au loin. Dans le désert, nul romantisme, c'est le lieu de tous les dangers où règnent les rebelles armées, prêts à tous pour défendre leur terre, leur clan et prendre leur part du fabuleux butin de la drogue.

 

 

Lorsque la société occidentale déverse ses pratiques et ses objets vers d'autres civilisations, ce n'est pas tant les boissons gazeuses ou la mode vestimentaire qui sapent les fondements traditionnels mais plutôt des changements insidieux de comportement. Dans la société bambara, comme dans beaucoup d'autres pays, l'individu n'est pas un être autonome mais il est avant tout défini par son appartenance à un groupe, où il doit trouver sa juste place, au service de tous. Ce n'est pas le "je" qui prime mais le "nous". Pour Ladji, fortement imprégné de cette culture bambara, la confrontation avec le "chacun pour soi" du monde des trafiquants sera profondément douloureuse. Non pas qu'il ne sache pas en décrypter les codes : au contraire, il saura parfaitement gagner la confiance de ceux pour qui il accepte de travailler et piéger ceux qui veulent se jouer de lui. Mais parce qu'il sait que les raisons profondes de sa motivation ne sont pas justes à ses yeux, car elles ne lui permettent pas d'accéder à une harmonie sociale, la culpabilité ressentie va l'obliger à trouver une porte de sortie.

 

Daouda Coulibaly réalise un film prenant qui montre comment les gouvernements de certains pays, tentés comme Ladji par l'argent facile du traffic de drogue (ou d'armes), se mettent en danger de mort et fragilise encore plus les populations dont ils ont la charge.

 

Magali Van Reeth