(d'Andrei Zviaguintsev. Russie/France/Belgique/Allemagne, 2017, 2h07. Sélection officielle Festival de Cannes 2017, prix du jury. Avec Marianna Spivak, Alexei Rosine et Matvei Novikov. )

 

27 septembre 2017 (Magali Van Reeth) – Avec une photographie splendide et un sens du mystère préservé, ce nouveau film d'Andrei Zviaguintsev est une dénonciation très âpre d'une société contemporaine régie par l'égoïsme individuel, où les enfants disparaissent, faute d'amour...

 

Le film s'ouvre avec des images d'une forêt en hiver, à l'orée de laquelle on aperçoit des immeubles d'habitation. Une photo magnifique où la beauté s'accompagne déjà d'un inexplicable malaise. Les couleurs sont froides, hivernales avec les premières neiges de la saison. Un enfant traverse le bois en sortant de l'école, l'inquiétude gagne le spectateur malgré la splendeur des images.

 

Boris et Genia sont en train de se séparer et cherchent à vendre leur appartement. Situation banale dans les pays occidentaux mais, dans ce cas précis, ni l'un ni l'autre n'a envie d'avoir la garde de leur fils Aliocha. Chacun a déjà commencé une autre relation où il n'y a pas de place pour ce garçon de 11 ans. Très vite, le réalisateur introduit un drame dans cette séparation pour scruter les réactions des protagonistes et révéler leur capacité - ou non - à changer de comportement. Dévasté par les mots de ses parents, Aliocha quitte l'appartement en courant et on ne le reverra plus.

 

Toute la mise en scène s'attache à ces deux personnages et, à travers, leurs gestes les plus quotidiens et les plus intimes, pour en cerner les certitudes et les doutes. Beaucoup de scènes sont de longs plans séquences où les personnages s'affrontent sans coupure et où chaque objet, chaque geste fait sens. On les voit notamment faire l'amour avec leur nouveau partenaire et si ces moments sont déstabilisants, ce n'est pas tant à cause de leur impudeur que parce qu'ils mettent le spectateur en position de juge et que lui aussi risque de se tromper...

 

 

Tout au long du film, de petits détails, apparemment anodins, dressent un tableau assez sombre de la société russe actuelle : prostitution tolérée dans les grands restaurants, poids économique de l'Eglise orthodoxe où, à la tête d'une entreprise un patron peut se permettre de licencier un salarié divorcé, inefficacité des services de police, l'agressivité au sein des familles, de superbes bâtiments dévastés et laissés à l'abandon. Dans les intérieurs, la télé donne des nouvelles du monde extérieur : elles sont mauvaises, il y a la guerre, les crises et cela n'affecte en rien le quotidien de ceux qui sont englués dans leur propre crise. L'Europe, à l'est comme à l'ouest, ressemble à ce couple autrefois solidaire, où aujourd'hui chacun veut sa liberté sans être redevable à l'autre.

 

Dans ce chaos, le groupe des bénévoles qui enquête sur la disparition d'Aliocha est une lueur d'espérance. Efficaces, discrets, organisés, ils travaillent sans compter leurs heures, savent escalader les murs et maîtriser les colères. Ils sont dans l'action, ne demandent rien, agissent de façon solidaire. Pourtant, malgré les quelques gestes ou attitudes de compassion dont font preuve Boris et Genia, on doute qu'ils puissent radicalement changer à leur contact et le réalisateur prend soin d'en apporter la preuve pour Boris, et de semer le trouble chez le spectateur en ce qui concerne Genia, présentée comme une égérie de la Russie contemporaine, cherchant son souffle, incapable d'avancer. Et que dire de la violence apportée par les simples images de la rénovation de leur appartement où s'installe une autre famille ?

 

Le cinéma d'Andrei Zviaguintsev dénonce l'égoïsme et la cupidité des individus et des sociétés. C'est notre manque de compassion, notre refus de pardonner et la petitesse de notre amour qui tuent le lien familial et détruisent l'avenir des enfants. Mais c'est un cinéma talentueux, aux images splendides, avec des acteurs entièrement au service de leurs personnages, un montage qui offre des moments saisissants, un cinéma préservant le mystère de tout être humain, qui ne dévoile pas toutes les intrigues et laisse une place au spectateur. Bref, un cinéma qui nous rend meilleurs...

 

Magali Van Reeth