Bruxelles, le 7 avril 2021 (Guido Convents - Marc Bourgois) L’histoire de l’OCIC, de Unda et de SIGNIS a été marquée par des femmes qui y ont joué un rôle très important. Parmi elles, la Canadienne, Huguette Turcotte, sœur des Missionnaires de l’Immaculée-Conception (MIC) a largement contribué à notre organisation. Elle est décédée à Montréal le 1er avril 2021 à l’âge de 97 ans. 

En 1976, l'OCIC ne se voyait pas un grand avenir. Il n’y avait plus des fonds et les dirigeants de l’époque étaient âgés et fatigués. Un conflit avec le Vatican autour de deux films primés par l’OCIC Theorema de Pier Paulo Pasolini et Midnight Cowboy de John Schlessinger avait touché sérieusement le moral de l'équipe. Bien que le Vatican ait reconnu finalement l’indépendance et le travail prophétique pour l’Église de l’OCIC, l’organisation avait l’impression que la hiérarchie n’était plus intéressée par ce qu'elle faisait dans le monde du cinéma. Il régnait un malaise certain dans l'organisation et ses dirigeants craignaient que la célébration de son 50ᵉ anniversaire en 1978 ne sonne sa fin.

Jusqu'alors, l'OCIC avait existé depuis 50 ans quasiment uniquement sur une base volontaire ; le moteur était alors l'enthousiasme : pas de personnel salarié si ce n'est une petite parenthèse dix ans auparavant pour quelques années. À ce moment, il fallait absolument professionnaliser l’organisation pour lui donner un avenir. Depuis Vatican II, chaque conférence épiscopale avait un département de communication qui travaillait avec des professionnels des médias, qui devenaient membre de l’OCIC (ainsi que de Unda et de l'UCIP). Le monde des festivals exigeait également un engagement professionnel. Toute cette évolution allait avoir un grand impact sur le travail administratif du secrétariat de l’OCIC. Mais comment répondre à ce défi sans argent ? 

Déjà pour organiser la fête des 50 ans de l'OCIC à la Haye aux Pays Bas, il fallait trouver quelqu’un pour la mettre en place. De préférence une personne parfaitement bilingue et avec de l’expérience. C’est pourquoi en 1976 le président de l’OCIC, un Canadien de Montréal, l’abbé Lucien Labelle (1919-2019) avait pris la décision d'adresser à ce propos une demande aux MIC  pour avoir l'aide d'une sœur qui pourrait rejoindre l'équipe du Secrétariat général à Bruxelles. C'est ainsi qu'après avoir obtenu une réponse favorable, Sœur Huguette Turcotte rejoignait l'Organisation, et avec elle, l’accent québécois ! 

Dans un premier temps, elle allait être l’Assistante de la Secrétaire générale  Yvonne de Hemptinne (1908-1992). Sœur Huguette a joué un rôle clé pour l’engagement du premier Secrétaire général, Robert Molhant (1940-2016). Elles vont le rencontrer pour lui demander s’il ne serait pas intéressé de reprendre le poste de Secrétaire général, un poste pour lequel il n’y avait à ce moment pas encore de budget ! La présence et la personnalité de Sœur Huguette ont assurément été parmi les facteurs importants qui ont poussé Robert à accepter ce poste, et heureusement il a lui-même trouvé un budget pour son salaire ! Sœur  Huguette allait alors l’assister en devenant sa secrétaire. Elle participait également à la publication OCIC-Info et plus tard CineMedia. Sa connaissance du terrain et surtout du monde ecclésial et de l’administration aux Philippines allaient faciliter énormément l’organisation du congrès mondial de l’OCIC à Manille en 1980, avec Unda. La réussite de ce congrès est pour une bonne partie due à sa contribution. Elle a a encore donné une impulsion définitive pour les années d’or de l’organisation 1980-1998.

Elle va poursuivre son engagement pour l'OCIC jusqu'au début des années 1990 en participant à l’organisation d’autres congrès mondiaux qui l’amènent à Nairobi (1983), Quito (1987) et Bangkok (1990). Sans oublier le Congrès de Prague en 1994, pour lequel elle a dépensé son énergie sans compter et à l'occasion duquel elle était encore revenue en Belgique qu'elle avait quitté un an auparavant. En 2001, elle a participé au Congrès mondial de la création de SIGNIS à Rome, cette fois encore en prenant des notes pour les rapports avec un talent qui lui a toujours été particulier. En 2017 elle était encore venue au Congrès de SIGNIS à Québec pour saluer encore les participants.

Sœur Huguette avait également une grande sensibilité pour l’histoire et les archives. Alors qu'elle se trouvait en Belgique en 1985, elle a pu participer au 7ᵉ congrès des archivistes de l’Église Catholique de France. Au début des années 1990, elle a aidé le professeur Guy Marchessault pour la publication des mémoires d’un pionnier du cinéma et des communications sociales au Québec intitulé : "Jean-Marie Poitevin, p.m.é., 1907-1987, Mémoires". Il présentait le travail réalisé par l’abbé Jean-Marie Poitevin, qui a notamment été le premier directeur du service Missionnaire de l’OCIC à Rome. En 1992 Sœur Huguette interviewait  Yvonne sur ses activités et son histoire dans l’OCIC pendant les années 1934-1978. Les informations recueillies lui ont également permis d'apporter sa contribution au livre paru en 1998 : « Soixante-dix ans au service du cinéma et de l'audiovisuel: Organisation catholique internationale du cinéma, OCCIC » de son ami et compatriote le Frère Léo Bonneville. Sœur Huguette a écrit également quelques épisodes de l’histoire de sa congrégation. En 2004, elle mettait en relief son travail social : “Hospitals for the Chinese in Canada : Montreal (1918) and Vancouver (1921),” in the Historical studies of the Canadian Catholic Historical AssociationEn 2009, elle publiait dans Le Précurseur un article sur le centenaire de la présence des MIC en Chine : « Cent ans déjà ». Ses recherches lui ont encore permis d'écrire une biographie de Yvonne d’Hemptinne, publiée par Sœur Angela Ann Zukowksy, MHSH, dans son livre  : "An International Profile of Women in Catholic Communications" (2001).
 

Une sœur avec un « passé »

L’arrivée de Sœur Huguette au sein de l’OCIC a été importante parce qu’elle avait une vue ouverte sur le monde. Elle était entrée chez les MIC en 1947 et à la demande de sa congrégation elle avait poursuivi des études musicales à l’Université. Elle s'en rappelait en ces termes : « C’était un programme très lourd, mais je ne faisais que cela : aux études à temps plein. J’ai eu le premier baccalauréat en musique de la communauté, en 1953. » C'est également en cette année qu'elle allait partir aux Philippines, où elle allait être chargée de cours au département de musique de l’Académie de Manille. En même temps, elle travaillait en collaboration étroite avec l’Église locale, particulièrement avec l’Office pour la Propagation de la Foi. En 1965, de retour au Québec, elle découvrait une société changée. Vatican II avait impacté le monde catholique au Canada francophone. Elle constatait alors que désormais, « on osait dire des choses qu’on n’aurait peut-être pas osé dire quelques années auparavant. C’était une période de bouleversements, un peu de libération. Alors ça, on ressentait ça dans la société québécoise ». Cet esprit d’ouverture créé par Vatican II et qu’elle a embrassé, elle la trouvera également à l’OCIC et dans le travail de Robert et l'équipe du secrétariat. À Québec, elle allait devenir permanente du département des Missions de la Conférence Religieuse Canadienne. Il s’agissait d’une extension de la Commission sur l’Amérique Latine de la Conférence Religieuse Canadienne.  

Grâce à ses activités, elle rencontrait un grand nombre d’évêques d’Amérique Latine qui cherchaient de l’aide auprès des institutions religieuses québécoises.  Elle publiait en 1966 l’article « Les structures concrètes des organismes missionnaires dans l’Église » dans la revue Messages. Ensuite, toujours pour son travail, Sœur Huguette va déménager à Ottawa où elle va travailler avec le Père Roger Tessier, un Père Blanc, qui va ensuite être actif à l’OCIC. D'abord comme missionnaire travaillant dès 1980 dans les médias au Kenya. Ensuite à Eldoret, puis à Nairobi. 

Sœur Huguette défendait également ouvertement les droits humains. Ainsi dans la deuxième partie des années 1970 elle allait mener des campagnes pour aider les « boat people » en lançant un appel au gouvernement canadien à s’engager concrètement pour les réfugiés vietnamiens. « Je me suis impliquée là-dedans, corps et âme, en collaboration avec les pères jésuites. Je savais que chez les Jésuites, le supérieur général le père Arrupe avait demandé à toutes leurs communautés de mettre de côté leurs surplus financiers de l’année pour soutenir l’arrivée des réfugiés vietnamiens un peu partout. Alors, ils ont créé à ce moment-là, ce qu’ils appellent le Jesuit Refugee program ». Plus tard, en 1978, lorsqu'elle elle est venue en Belgique à l’OCIC, elle a eu pendant ses temps libres des contacts avec la communauté philippine à Bruxelles. Elle quittera la Belgique en 1992 pour repartir deux ans plus tard comme missionnaire à Hongkong où elle restera jusqu'en l'an 2000. Pour rejoindre enfin ensuite sa congrégation à Montréal.

Pendant de longues années, Sœur Huguette a collaboré comme journaliste à la revue de sa congrégation Le Précurseur. Pour elle cette revue était très important et en 2012 elle révèle même que cette publication lancée en mai 1920 a été, à coup sûr, l’élément moteur de son désir et de son choix de se faire religieuse missionnaire : « C’est justement un petit peu à cause du Précurseur que je suis devenue MIC. C’est comme ça que j’ai connu la communauté ». Au cours de ces vingt dernières années, elle s’est occupé des archives des MIC au Canada.  

Bien que Sœur Huguette ait toujours été à l’ombre et très discrète, on pourra dire qu’elle était arrivée au bon moment à la bonne place. Elle avait son caractère, pas toujours facile, mais elle a contribué à la renaissance de l’OCIC à la fin des années 1970 et au début des années 1980. 

Adaptée aux temps modernes, presque toujours vêtue « en civil », classique mais avec un goût certain, Sœur Huguette était une femme du monde. Elle a également le mérite d'avoir contribué à donner sa juste place dans l’histoire de l’organisation, - jusqu'alors dominée par des hommes - à une femme, Yvonne d’Hemptinne, qui avec son dynamise et sa force de travail considérable a été pendant près de 50 ans son vrai moteur. Grâce à Sœur Huguette, cette dimension a été mise en exergue !  Elle disait toujours qu’on peut souvent faire plus en servant et avec un sourire, mais aussi qu’il ne faut jamais oublier ou sous-estimer ce mérite.

Interview avec Sr Huguette sur la présence des MIC à Hong Kong. From Canada to China - 《生命恩泉》 Fountain of Love and Life (fll.cc)