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Culture

Saint Omer

Saint Omer

(d'Alice Diop. France, 2021, 2h00. Avec Gustalgie Malanda, Kayje Kagame, Valérie Dreville, Thomas de Pourquery. Blanca Portillo, Luis Tosar. Sélection officielle Venise 2022, Lion d'argent)     24 novembre 2022 (Magali Van Reeth) – Dans une salle de tribunal, une femme comparait pour le meurtre de son enfant. Elle ne nie pas ses actes mais plaide non-coupable, sous le regard de ceux qui assistent au procès, des magistrats qui jugent et d'une jeune romancière.     Il est beaucoup question de regards dans ce récit : regard des médias sur un crime, regard d'une professeur d'université préparant un ouvrage sur les mères infanticides, regard d'une mère sur sa fille et d'une fille sur sa mère, regard des avocats sur leur cliente, et notre regard à nous, spectateurs plusieurs fois sollicités. D'emblée, il est clair que les choix de mise en scène de la réalisatrice Alice Diop nous interpellent directement : si le regard de l'accusée est souvent fuyant, la caméra, elle, est frontale et nous happe avec une force étonnante.     Cette force vient d'abord de la prestation de l'accusée, Laurence Coly, une jeune femme noire (magnifique Gustalgie Malanda), énonçant d'une voix calme, bien placée, avec un vocabulaire très littéraire, le récit des mois passés, comme si elle récitait un texte de la littérature classique. Le regard presque bienveillant de la juge (Valérie Dréville) étonne : elle cherche à comprend ce qui ne peut être expliqué. L'avocate de la défense, par moment, s'adresse directement à nous. A travers les étonnements et les craintes de la romancière Rama (Kayje Kagame), on comprend que chaque mère peut un jour commettre l'irréparable, à l'instar de Médée.     Le travail de la directrice photo, Claire Mathon, est magistral : dans la délicate alternance entre les peaux noires et blanches, dans la banalité d'une chambre d'hôtel ou le fouillis d'une salle à manger dans un petit appartement. Surtout, les changements de lumière, si naturels en extérieur, deviennent une véritable respiration dans la salle du tribunal de Saint-Omer. A travers ce souffle, presque imperceptible, on sait que quelque chose de plus fort que ce fait divers se joue à ce moment-là, dans cet endroit-là.     Alice Diop mène son film avec rigueur, elle évite les clichés des salles de tribunal et commence par juste évoquer le choix des jurés, qui ensuite quitteront l'écran, sans doute pour nous laisser seul avec le verdict et notre conscience. Les personnages existent à travers des petits gestes, aussi quotidiens que furtifs. Les retours en arrière, dans leurs têtes, si brefs que parfois on se demande si nous, spectatrice, avons eu une seconde d'inattention ou si la réalisatrice a bien placé des images du passé des personnages à l'écran. Si la question du racisme n'est jamais évoquée frontalement, les différences culturelles le sont à travers le recours à la sorcellerie. Alors que dans les sociétés occidentales, on explique beaucoup d'actes et de ressentis par la psychanalyse, en Afrique, la sorcellerie et les envoûtements permettent de nommer, de comprendre et de tenir à distance des actes incompréhensibles. Chacun sa méthode pour affronter la douleur et la folie !       Le choix du titre, Saint Omer, fait référence à cette ville du Nord de la France où se déroule le procès, mais comment ne pas penser aussi au roman de John Irving paru en 1985, L’œuvre de Dieu, la part du diable. Le personnage principal, Homer, pensionnaire à l'orphelinat de Saint Cloud, ne trouvant pas de famille d'accueil, devient gynécologue et il est confronté à l’œuvre de Dieu (les accouchements) et la part du diable (les avortements). Le romancier et la réalisatrice interrogent tous les deux, sans jugement, l'acte de donner la vie ou la décision de la reprendre.     Ce geste désespéré d'une femme emprisonnée dans sa solitude, les médias populaires peuvent le traiter comme un fait divers sordide. Alice Diop, par un film intelligent et pudique, le hausse au niveau d'une tragédie antique et d'un grand film de cinéma, récompensé par le Lion d'argent à la Mostra de Venise 2022.         Magali Van Reeth
Reste un peu

Reste un peu

(de Gad Elmaleh. France, 2022, 1h47. Avec Gad Elmaleh, sa mère, sa sœur, son père... Sœur Catherine Thiercelin, père Nicolas Port et les rabbins William Azoulay et Delphine Horvilleur)     20 novembre 2022 (Magali Van Reeth) – A cinquante ans, Gad Elmaleh, juif séfarade, provoque un séisme dans sa famille et chez ses amis en annonçant qu'il veut changer de religion. Une savoureuse comédie avec un réflexion très actuelle sur la foi et les différentes pratiques religieuses.     Parce que depuis son enfance au Maroc, le comédien a été touché par la figure de la vierge Marie, il a cheminé en silence, et au plus profond de lui-même, sous sa protection. L'avouer haut et fort et demander le baptême est une étape très bouleversante, pour lui et pour son entourage. Il n'y aucune dérision dans sa démarche ni dans le film. C'est sans doute pourquoi il fait jouer toute sa famille, de vrais rabbins, un vrai prêtre et une vraie religieuse.   Dans un de ses sketches, l'humoriste Gad Elmaleh se moque des catholiques dont le rapport à la foi est assez ambiguë, surtout comparé aux juifs et aux musulmans. Comme s'ils avaient honte de leur religion... Et c'est donc un juif séfarade, acteur, comédien et humoriste qui réalise un film grand public pour parler de sa dévotion à la vierge Marie et questionner sa foi. Entre discussions théologiques assez profondes, piques d'humour envers les traditions juives ou les pratiques catholiques, Gad Elmaleh, par cette sincérité presque naïve, nous touche profondément.       Avec une fine pudeur, aperçue au détour de quelques situations très amusantes, il interroge la valeur de notre héritage, celui qu'on ne choisit pas et qui ne se monnaye pas : les traditions culturelles, familiales et la religion (ou son absence). La consternation de ses parents, juifs traditionalistes et d'autant plus attachés à leurs croyances qu'ils ont dû quitter le pays de leurs ancêtres, est aussi drôle que poignante.   Les scènes en famille sont entrecoupées par des discussions très sérieuses avec des théologiens, chrétiens ou juifs, sur l'idée même de la conversion et de la foi. Jusqu'au peut-on renier ses origines ? Est-il possible de croire en Dieu en solitaire ? A quoi servent les rituels religieux ? Les scènes de messe sont de vraies messe, le prêtre joue son propre rôle et il est sans doute permis d'être encore dans la confusion après l'intervention des rabbins...     Avec beaucoup de respect pour chacun des personnages, et chacune des religions, Reste un peuest une belle réflexion sur ce Dieu commun aux trois religions monothéistes qui, plus que d'unir leurs pratiquants, les opposent souvent. Il est un beau pied de nez à ces catholiques français qui osent à peine se dire croyants et à ces Français tout court qui respectent plus les pratiques juives ou musulmanes que les expressions de la foi catholique. Une chaleureuse incitation au mieux vivre et au mieux croire ensemble !         Magali Van Reeth