(de Ruben Öslund. Suède/Royaume-Uni/Allemagne/France, 2022, 2h30. Avec Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Woody Harrelson, Oliver Ford Davies, Zlatko Buric. Palme d'or Festival de Cannes 2022)

 

 

3 juin 2022 (Anne Le Cor) - Le dernier film du réalisateur suédois Ruben Öslund qui vient de recevoir la Palme d’Or au Festival de Cannespourrait constituer une belle illustration de la dialectique du maître et de l’esclave, chère au philosophe allemand Hegel. Triangle of Sadness nous entraîne chez les ultra-riches, un monde superficiel peuplé de personnages oisifs en croisière, avec des employés aux petits soins et soumis aux moindres caprices. Mais les rapports de domination vont bientôt s’inverser suite à l’avarie et au naufrage du luxueux yacht sur lequel se trouve tout ce beau monde. 

 

 

Le film se déroule en trois chapitres aux tons différents. Ce qui les relie, ce sont les personnages de Carl et Yaya, un couple de jeunes mannequins et influenceurs. Dans leur sillon, le film distille toute une galerie de protagonistes plus croustillants les uns que les autres : du marchand d’armes à la retraite qui ne voit pas ce qu’il a fait de mal, à l’oligarque russe qui a fait fortune dans les engrais, en passant par la femme de ménage philippine préposée à l’entretien des toilettes. 

 

 

Mais le personnage le plus loufoque de cette farce qui vire au gore est le commandant du navire. Il joue l’Arlésienne dans un premier temps en refusant de sortir de sa cabine où il s’emploie à cuver son whisky. Quand il se décide enfin à se montrer la tempête vient gâcher son dîner officiel et entraîne chez les convives des overdoses de champagne et de caviar. Des litres de vomis jaillissent alors de tous les gosiers et finissent par faire déborder les toilettes qui inondent le bateau et couvrent ses occupants de fange.

 


Le commandant est magistralement interprété par l’acteur américain Woody Harrelson qui se délecte ostensiblement de son rôle de poivrot magnifique se lançant dans une diatribe anticapitaliste sous forme de joute verbale avec l’oligarque russe alors que le bateau coule. Car au-delà de certaines scènes grotesques et délibérément exagérées, le film est une véritable satire sociale qui montre comment l’argent corrompt tout, même l’amour. 

 

 

Le renversement de situation se produit sur l’île où les naufragés ont trouvé refuge. Dans ce lieu à priori vierge de toute civilisation, c’est Abigail, la préposée philippine aux toilettes, qui prend le pouvoir. Elle sait pêcher et assure ainsi la survie du groupe composé de riches passifs qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Si dans un premier temps le destin se venge et punit les milliardaires par là où ils ont péché, l’ordre des choses bien établi dans le monde d’avant naufrage finit par reprendre ses droits. 

A la fin tout redevient comme avant, ou presque. Car les nouveaux riches ne sont pas prêts à laisser tomber leurs privilèges si difficilement acquis dans l’adversité.

 

 

Après son précédent film The Square en 2017, Ruben Öslund reçoit là sa deuxième Palme d’Or consécutive.Il entre ainsi dans le cercle très fermé des doubles ''palmés''.Triangle of Sadness sort en France sous un autre titre : Sans Filtre. S’il y perd un peu de son mystère et de sa géométrie, il n’en préserve pas moins son grain de folie, sa critique exacerbée de la société et son incapacité à résoudre la quadrature du cercle. 

 

 

 

Anne Le Cor