(de Michelangelo Frammartino. Italie/France/Allemagne, 2021, 1h33. Festival de Venise 2021. Festival de Mannheim-Heidelberg 2021)

 

 

 

16 novembre 2021 (Magali Van Reeth) – L'exploration d'un gouffre en Calabre par de jeunes spéléologues et sous l’œil curieux d'un vieux berger devient, grâce à une mise en scène radicale, un poème célébrant les actes plus humbles et une superbe expérience immersive de cinéma.

 

 

A l'été 1961, un groupe de jeunes spéléologues italiens arrivent en Calabre pour explorer le gouffre de Bifurto. C'est une région peu accessible et après un long voyage, les jeunes gens sont hébergés pour la nuit dans la sacristie d'un petit village. Ils s'endorment à même le sol, entre les statues désaffectées mais pas jetées, les ornements liturgiques défraîchis, les restes de bougies. L'image de ces jeunes corps plein de vie mêlés aux saints de bois et de plâtre est saisissante et prête à de nombreuses interprétations. Comme le reste du film.

 

 

On ne fera pas plus connaissance avec chacun de ces spéléologues. Filmés en plans larges, sans aucun gros plan sur les visage, ils resteront un groupe, tantôt crapahutant dans l'ombre des boyaux de la terre, tantôt en surface où leur campement est installé à proximité de l'ouverture de la cavité. En revanche, la caméra s'attardera sur le visage ridé d'un vieux berger, posté à l'ombre d'un grand pin et observant de loin et les vaches de son troupeau et le troupeau fluide des jeunes gens.

 

 

Beaucoup de plans larges et continus incitent le spectateur à scruter tous les coins de l'écran, à prendre la mesure de la petitesse des bêtes et des hommes au milieu du paysage grandiose des montagnes de Calabre. A déguster la beauté, à prendre le temps de l'exploration, du cycle de la vie.

 

 

A l'agitation des jeunes gens le réalisateur oppose le calme du berger. A la profondeur du gouffre, l'élan des montagnes se hissant vers le ciel, à l'obscurité des entrailles de la terre, les petites lampes du casque des chercheurs. Il y a les bruits du dehors, les cris des oiseaux, les cloches des vaches, le vent dans les feuillus et l'extraordinaire mélopée vocale du berger pour appeler (ou rassurer?) les bêtes. A l'intérieur de l’abîme souterrain, le goutte à goutte aquatique cède pour un temps la place au bruit sourd des sacs lancés dans le boyau, au frottement des vêtements et des chaussures contre les parois humides. L'ensemble est orchestré comme une symphonie.

 

 

 

Est-elle vaine la quête des spéléologues ? Vaine la vie de ce berger ? Les premiers ont exploré un gouffre, sont descendus au plus profond qu'ils pouvaient, pourquoi ? Pour cartographier ce que personne (ou presque) ne peut voir ? Leur exploit géologique et physique a t-il de l'importance pour le reste de l'humanité ? Quant au berger, dont la vie est si limpide, si ordinaire, peu l'ont connu et son souvenir ne restera que pour eux, le temps qu'ils partent à leur tour.

 

 

En les mettant au cœur de cette histoire, en liant leurs destinées avec des images splendides, Michelangelo Frammartino nous rappelle qu'aucune vie n'est vaine. La dignité avec laquelle les compagnons du berger le veillent jusqu'au dernier souffle puis le préparent pour les funérailles est égale au soin apporté par les jeunes à leur entreprise. Tout se fait sans hâte, comme il se doit. Comme le réalisateur a patiemment fabriqué ce beau film où jaillit l'essence même de la vie.

 

 

 

Magali Van Reeth