(de Semih Kaplanoğlu. Turquie, 2020, 2h27. Festival de Cannes 2021, sélection Un Certain Regard. Avec Umut Karadag, Filiz Bozok, Mahir Gunsiray) 

 

 

4 août 2022 (Magali Van Reeth) – Ce film dense et complexe parle de la façon dont chacun s’accommode avec ses devoirs et ses droits. La mise en scène inspirée joue sur l'opposition entre la belle lumière des paysages d'Anatolie et le côté sombre de ses personnages au moment où ils doivent rendre des comptes à leur Créateur. 

 

 

Hasan est un cultivateur dont les tomates et les pommes lui permettent de bien vivre avec sa femme Emine. Leurs enfants sont déjà grands, ont pu faire des études et travaillent en ville. Aux champs et à la maison, ils sont aidés par un jeune couple. Sans être luxueuse, leur maison est très agréable, avec plusieurs terrasses et tonnelles pour profiter de l'ombre en été. Deux événements viennent perturber leur vie tranquille : un projet industriel menace un de leur champ et à leur grande joie, ils viennent d'être tirés au sort pour participer au grand pèlerinage de La Mecque.

 

 

La durée du film (2h27) permet au réalisateur d’introduire ses personnages sans grand discours mais dans des situations ordinaires où leurs comportements montrent toute la complexité de leur personnalité. C'est un couple bien intégré dans la petite communauté qui les entoure, généreux quand ils s'agit de donner peu mais experts en marchandage dès que l'enjeu est plus grand. A la fin de chaque scène, la mise en scène laisse un temps de respiration et d'introspection, autant pour les personnages que pour les spectateurs : sous la banalité, le diable se découvre.

 

Dans ces paysages agricoles, de champs et de vergers, le vent est un personnage omniprésent : dès les premières scènes dans le feuillage du grand arbre où la famille se réunit pour déjeuner pendant que le père laboure la terre. Puis dans les vergers de pommes, s'amusant à détacher les fruits pas encore mûrs mais déjà gâtés. Le vent fait danser les sacs plastiques pour les accrocher aux clôtures, triste vestige des traitements chimiques. Dans la bible comme dans le coran, le vent est symbole du souffle de Dieu, souffle qui donne la vie mais qui est aussi signe de la colère divine. Sans doute, pour Hasan comme pour Job : ''En réalité, c’est l’esprit dans l’homme, le souffle du Puissant, qui le rend intelligent''. (Jb 32, 8) .

 

De l'intelligence, il va en falloir à Hasan pour partir en pèlerinage à La Mecque. Bien qu'ils ne soient pas très pratiquants, Emine lui rappelle qu'avant de partir, il lui faut ''payer ses dettes'', demander pardon à tous ceux qu'il a offensé. Si payer en retard une paire de bottes est assez facile, aller à la rencontre d'un contremaître licencié ou d'un frère avec qui il est brouillé depuis des années, demande beaucoup plus de courage.

 

 

Dans la première partie du film, Hasan et Emine sont sans cesse en situation de marchandage avec ceux qu'ils côtoient au quotidien, ce sont de petites compromissions avec la vérité (la scène aussi savoureuse que tendue autour du couvre-lit) et des corruptions bien légères (un plan de cerisier et un mûrier pour déplacer une construction de 100m). Mais ensuite, une fois qu'il faut se préparer pour le voyage à La Mecque, Semih Kaplanoğlu met Hasan face à la vérité de sa propre conscience. Toujours à travers l'intelligence de l'image et avec très peu de dialogues, il montre la culpabilité, la gêne, le sursaut face au sentiment de justice et tout le ressenti d'un homme face à ses choix passés.

 

Malgré le vent divin qui traverse le film, il n'y a pas d'angélisme chez Semih Kaplanoğlu et, encore une fois, c'est par la somptuosité de l'image que passe le récit : une réconciliation est-elle possible en arpentant un champ déjà moissonné, dans la lumière du couchant ? Le pardon est-il possible dans l'oubli ? En tournant autour de la pierre sainte de La Mecque, Hasan devra sans doute beaucoup marchander avec son créateur.

 

 

Traversé par un souffle divin, Les Promesses d'Hasan est un très beau film, où surgissent ça et là les images oniriques d'un homme confronté à sa propre conscience. Face à nos petits arrangements avec la morale, qu'elle soit celle d'une communauté familiale ou rurale, religieuse ou sociale, nous sommes seuls face à notre culpabilité.

 

 

A la Berlinale 2010, Semih Kaplanoğlu recevait l'ours d'or et le prix œcuménique pour Miel et, en 2017, le prix inter-religieux au Festival de Téhéran pour La Particule humaine/Grain.

 

 

 

 

 

 

 

 

Magali Van Reeth