(de Jaromil Jireš. Tchécoslovaquie, 1968, 1h20. Avec Ludvik Jahn, Helena Zemánková, Pavel Zemánek. Prix OCIC San Sebastian 1969)

 

 

6 septembre 2022 (Leonard Ludovic) - En 1969, au Festival de San Sebastian, les neuf membres du jury OCIC décernent leur prix au film tchécoslovaque Zert/La Plaisanterie de Jaromil Jireš. Le film est considéré comme un chef-d'œuvre non seulement du cinéma tchèque mais aussi du cinéma mondial. Cette année, le festival de Karlovy Vary l'a programmé aux côtés d'un autre film tchèque, Slovo/The Word de Beata Parkanová, qui lui aussi évoque l'époque du Printemps de Prague 1968.Une belle façon de revoir ce classique.

 

 

Après la Seconde Guerre mondiale, la République tchécoslovaque est passée sous l'influence directe de l'Union soviétique. On retrouve les scènes de ce quotidien dans La Plaisanterie, où apparaissent les germes du Printemps de Prague et du rejet du régime communiste. C'est un regard tragi-comique sur les aléas du quotidien sous la domination soviétique, et du mensonge d'une vie meilleure dans un pays passé sous le contrôle total des Russes en 1948, où la liberté d'expression a été abolie et la propagande généralisée pour masquer l'oppression de toute une population.

 

 

Après avoir fait une plaisanterie autour de "l'optimisme est l'opium du peuple" et fait l'éloge ironique de Trotski, un étudiant est envoyé en camp de rééducation pendant six ans. A sa sortie en 1966, il veut se venger. Il apprend que celle qui l'a dénoncé est l'épouse du responsable communiste qui l'a expulsé du parti. Il séduit la femme pour blesser son mari. Et découvre qu'elle est divorcée et que son mari était en fait un opportuniste sans principe. Entre-temps, il avait blessé la fille qui était amoureuse de lui.

 

Le parti communiste - qui faisait régner la terreur contre le bien-être de la société et était sous le coupe des Soviétiques – n'a pas apprécié La Plaisanterie. Le film montrait que les Tchèques avaient commencé à critiquer leur propre parti communiste, dans les quelques mois de liberté relative avant la répression des Russes. Le 21 août 1968, les Soviétiques envoyèrent leurs troupes renforcer le contrôle sur le pays et éteindre les germes de liberté et de démocratie. Aujourd'hui, à la lumière de la guerre en Ukraine, presque à la frontière du pays, la programmation de ce classique dans la sélection du Festival de Karlovy Vary, prend tout son sens.

 

 

Le prix de l'OCIC n'était pas anodin non plus : une organisation catholique récompense un film réalisé dans un pays communiste, et elle le fait en Espagne sous le régime dictatorial fasciste du général Franco, soutenu par la très anticommuniste église catholique locale. On peut imaginer que les évêques catholiques espagnols, qui n'ont pas vu et ne voulaient pas voir un film d'un pays "communiste", furent surpris. Mais parmi les membres, un prêtre espagnol, le révérend Jorge Pelayo, et le la secrétaire générale de l'OCIC, Yvonne de Hemptinne, ont contribué à apaiser les esprits.

 

 

 

Le jury de l'OCIC a choisi de décerner son prix à La Plaisanterie : "pour la force dramatique avec laquelle il dénonce les abus de pouvoir, l'intolérance idéologique et la violence politique, tout en acceptant la réalité comme une nouvelle dimension humaine dans laquelle les valeurs chrétiennes de compréhension et le pardon s'exprime." 

 

C'était aussi un choix audacieux car le film parlait de la terreur d'une dictature, et le système dénoncé dans le film n'était pas si différent de la situation politique dans l'Espagne franquiste. Dans les années suivantes, le prix OCIC a continué à mettre en lumière les voix dissidentes des cinéastes d'Europe de l'Est et de la Russie, appelant à une société dans laquelle les valeurs et la spiritualité chrétiennes sont essentielles au bien-être. Les décisions des jurys de l'OCIC ont été surveillés non seulement par les régimes d'Europe de l'Est mais aussi par le Vatican, qui a qualifié ses décisions de prophétiques lors de la fondation de SIGNIS à Rome en 2001.

 

 

 

Il faut aussi mentionner l'un des films les plus primés lors de l'édition 2022 du festival du film de Karlovy Vary, Slovo / The Word de la réalisatrice tchèque Beata Parkanová. Par ces qualités techniques et son parti pris esthétique, il évoque l'esprit de La Plaisanterie et l'atmosphère de l'été 1968. Parkanová dépeint la famille heureuse d'un notaire respecté et honnête qui veille au bien-être de ses clients. Il n'est pas membre du Parti communiste, ce qui est devenu un problème en 1968. On savait qu'il avait voté vingt ans plus tôt contre les communistes. Lui et sa famille sont mis sous pression. Le régime veut qu'il rejoigne le parti. Il sait que ce serait la fin de son intégrité et de sa liberté de parole. Tout le monde lui dit que ce n'est qu'une formalité, mais il sait que c'est un mensonge. Il déprime mais, avec l'aide de sa femme, il peut prendre la décision de ne pas céder. Il est envoyé, avec sa famille, dans un village reculé, loin de leur vie confortable. Ce n'est que vingt et un ans plus tard, en novembre 1989, que les Tchèques réussissent, avec leur Révolution de velours, à se libérer de l'influence de l'Union soviétique. 

 

Lors de la 56° édition du Festival de Karlovy Vary, Beata Parkanová a reçu le prix de la meilleure réalisation. 

 

 

 

Leonard Ludovic