(de Panah Panahi. Iran, 2022. 1h33. Avec Hassan Madjooni, Pantea Panahiha, Rayan Sarlak.) 

 

27 avril 2022 (Philippe Cabrol) - Panah Panahi revisite le genre du road-movie dans un beau conte d'exil, drôle, mélancolique et malicieux, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2021Selon une étude de l’0bservatoire gouvernemental de l’immigration iranien (IMO), plus de 77 000 Iraniens ont quitté leur pays en 2020, pour trouver refuge en Turquie, mais aussi en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Irak et en Australie. Durant tout le film, nous ne connaîtrons pas la raison de l’exil du fils aîné : cet exil est-il politique, lié à des raisons économiques, au service militaire ? 

 

 

Se déroule donc sous nos yeux le road movie d’une famille surprenante vers une destination secrète. Le père repose à l’arrière du véhicule, affublé d’un énorme plâtre et d’un humour très particulier. La mère essaie de rire quand elle ne se retient pas de pleurer et semble angoissée du devenir de ses deux fils. Le plus jeune est d’une excentricité burlesque, il n’a de cesse de hurler, s'agiter, sautiller.L’aîné triste et mélancolique ne dit pratiquement rien, il se contente de conduire. Ils s’inquiètent tous du chien malade et s’énervent les uns les autres. Seul le mystérieux grand frère reste silencieux.Ensemble, ils traversent des paysages aux reliefs magnifiques. Quelle route vont-ils emprunter ? Où conduira-t-elle ces quatre personnes? On comprend que la famille a tout quitté dans la précipitation, et se dirige vers un endroit mystérieux. Le long métrage laisse supposer une fuite tandis que le réalisateur réserve une large place au non-dit. Le scénario repose entièrement sur le doute de cette destination. On craint d’être suivi, on a enterré dans le désert le téléphone portable, en décrétant qu’on le retrouverait plus tard. Au fil du dialogue, on comprend qu’il n’est pas question d’un voyage mais d’un exil : l’aîné s’apprête à quitter le pays clandestinement. 

 

 

Hit the Road est le premier long-métrage de Panah Panahi. Il est le fils de Jafar Panahi, cinéaste qui, on le sait, a choisi de rester en Iran où il tourne ses films en louvoyant avec les autorités. On pourrait se contenter de voir Hit the Road comme un road-movie politique, mais le projet s’avère bien plus surprenant. L’enjeu de cette histoire n’est pas la raison du départ, mais les sentiments que l’on éprouve au moment de s’arracher à son pays. Autour de la voiture, dans le rétroviseur, file ce que le grand frère ne verra plus. Il y a ces paysages gigantesques et magnifiques, ces collines, ces arbres dressés devant ce ciel très pur. Il y a ces visages qui vont s’effacer, cette langue qu’il n’entendra plus. 


 

S’inscrivant dans le sillage du cinéma de son père et d’Abbas Kiarostami, Panah Panahi compose son film, avec pour seuls motifs ceux déjà travaillés par ses mentors (la voiture, le paysage). Le film se déroule principalement dans une voiture. Le tournage d’un film dans l’habitacle d’une voiture est fréquent en Iran, les iraniens sont habitués à avoir des discussions dans les voitures. Dans un interview au Courrier International, le réalisateur explique ''en Iran, dès que nous mettons le pied dehors, nous sommes sous la surveillance constante du régime. Si nous commettons le moindre écart, nous en subissons les conséquences. Dans un tel contexte, la voiture est devenue un refuge. Elle fait office de petite maison ambulante, un lieu où les Iraniens conservent une relative liberté tout en étant en société [par exemple, ils peuvent écouter la musique qu’ils veulent, et une femme ne sera pas réprimandée si son voile n’est pas parfaitement ajusté]. C’est pour cette raison que les voitures sont devenues un élément essentiel du cinéma iranien : elles font partie de la vie des personnages, et servent de décor à de nombreuses scènes''.

 

Dès les premiers plans, la créativité du réalisateur se révèle. Un plan séquence pose le décor de l’intrigue : un jeune homme tourne autour d’une voiture, dans laquelle son père, sa mère et son frère se reposent sous une chaleur bouillante. On sent une menace qui pèse sur cette scène tranquille.De même la séquence d’ouverture annonce toute la tonalité de l’œuvre. Pendant que Bach s’invite dans le récit, le petit garçon pianote sur les touches noires et blanches qu’il a dessinées sur le plâtre de son père. Puis la caméra élargit sa vision sur des montagnes superbes, tout le film est ainsi traversé de paysages somptueux qui renforcent la poésie du propos.


 

Ce long-métrage aux allures de comédie se révèle en réalité être un témoignage autobiographie de l’exil de nombreux intellectuels iraniens à la suite de la Révolution de 1979. La thématique de l’exil est omniprésente bien que traitée avec beaucoup de pudeur. En plus de l’exil, se greffe la notion de frontières : frontière intérieure et personnelle, frontières liées à l’âge ; enfant/adulte ; frontière de l’habitacle de la voiture ; dedans/dehors ; frontière entre pays ; Iran/Turquie. Exil et frontière se conjuguent pour le fils aîné : ainsi la séquence où les passeurs arrivent en moto dans le brouillard avec masque sur le visage nous fait comprendre le départ du fils. 


 

Le réalisateur exprime au mieux avec les mots, les silences la relation d’un enfant à sa famille et notamment ici le moment ou l’enfant adulte quitte sa famille. Le père partagera avec chacun de ses fils un moment fort qui évoque le lien, la transmission. Les parents ont le souhait de vouloir préserver le jeune enfant de la réalité. Une belle séquence en est l’illustration : pour parler du départ du frère aîné, le père imagine pour son jeune fils un Batman propulsé dans les airs. Sur fond de musique de Schubert, la caméra s’éloigne des deux personnages. Ils sont entourés d’étoiles… et la référence à 2001 L’0dyssée de l’espace est fort explicite. Référence déjà citée lors d’une conversation de la mère avec le fils aîné :  ''quel est ton film préféré ?'' demande la mère et le fils de répondre 2001 L’Odyssée de l’espace. Mais l’enfant sera confronté à une autre réalité : celle de la mort. Il prononce d’ailleurs plusieurs fois le mot ''mort'', il pose la question ''il est mort ?'' par rapport à son frère qui dort dans la voiture.


 

Hit the road est un film où le sujet douloureux de l’exil est bousculé. Les parents ainsi que le petit garçon, à coup d’humour décalé, d’autodérision ou encore de situations cocasses, continuent de sourire, rire, chanter… Il n’est question que de continuer de vivre et d’avancer pour ''ne pas tomber'', pour ''ne pas s’effondre''. Il y a là un contraste avec le visage du fils aîné qui rappelle la gravité de la situation. Nous comprenons qu’il ne sera question que de continuer sa route seul, loin de ceux qu’on aime et avec la promesse d’un horizon nouveau, synonyme de sécurité et de liberté. Si le film ne fait pas de mystère de l’issue de ce voyage , c’est que Panah Panahi ne s’intéresse qu’à la manière dont chaque membre de la famille appréhende le moment à venir : la mère protectrice est en proie à des larmes qu’elle ne cesse de réprimer, le père sarcastique peine à communiquer avec son fils, et ce dernier, taiseux, est miné par la culpabilité d’abandonner les siens. Au centre du cercle, véritable électron libre qui ne cesse de s’agiter quand les autres sont assignés à leur place, le petit garçon est maintenu dans l’ignorance. C’est lui qui électrise le film de sa présence et maintient l’ensemble dans une forme d’euphorie innocente. Le film est ainsi traversé d’une joie manifeste, visant toujours à provoquer le rire par l’absurde : des conversations qui n’ont ni queue ni tête et des péripéties toujours initiées sans raison par les personnages. 


 

A propos des chansons du film, dans l’interview à Courrier International, Panah Panahi fait référence aux chansons de son film.''Ces chansons, que la famille écoute et entonne lors de son périple en voiture, font partie intégrante de la vie de tous les Iraniens. Quand j’étais adolescent, même si vingt ans s’étaient écoulés depuis la Révolution islamique [qui avait banni la musique pop et interdit aux femmes de chanter en public], on écoutait encore les chansons de Gougoush [une chanteuse très populaire, née en 1950, qui a fait le choix de rester en Iran entre 1979 et 2000 même si elle ne pouvait plus exercer son métier], Shahram Shabpareh [né en 1948, exilé aux États-Unis], Ebi [Ebrahim Hamedi de son vrai nom, né en 1949, en exil lui aussi], etc. Leurs morceaux nous emplissent de nostalgie. Une autre raison pour laquelle j’utilise des morceaux de Shahram Shabpareh, d’Ebi ou de Hayedeh [une autre diva iranienne, née en 1942 et morte en exil en 1990], c’est que leurs interprètes ont connu le même sort que celui qui attend le fils aîné [dont on ne sait jamais, dans le film, s’il est étudiant ou déjà diplômé, s’il part pour des raisons économiques ou politiques]. Tous ont vu leur carrière stoppée net et ont dû quitter le pays''.

Le film est bien écrit, les dialogues déclenchent des rires. Dans cette famille où rien n’a de sens, humour et tendresse semblent être les maîtres mots.Hit The Roadest une première œuvre singulière et humaniste, profonde et légère à la fois, œuvre qui marque les esprits et les cœurs. Film drôle, surprenant, et magnifique, ce film nous démontre que le courage, l’union et l’amour de la famille sont plus forts que la peur et le sentiment de sacrifice. 

 

Si son père, Jafar, est célèbre pour son cinéma engagé, le fils emprunte la voix de la poésie et de l’amour pour parler de son pays, l’Iran. Cependant si la politique et les libertés sont à l’arrière-plan, elles font partie du décor.

 

Philippe Cabrol