Les Passagers de la nuit

 

 

(de Mikhaël Hers. France, 2022, 1h41. Avec Charlotte Gainsbourg, Calixte Broisin-Doutaz, Emmanuelle Béart, Noée Abita, Ophélia Kolb. Sélection officielle Berlinale 2022)

 

 

4 mai 2022 (Bernard Bourgey) – Il y a bien un bout d’histoire dans cette France qui naît le 10 mai 1981, quelques repères qui permettent au spectateur de suivre les fragments des nuits et des jours qui se succèdent dans les vies d’Elisabeth et de ses deux ados Mathias et Judith, de Talulah la vagabonde. Mais la force du film de Mikhaël Hers tient bien davantage aux ''ondes positives'' qui circulent entre eux qu’au simple récit de leur quotidien et plus le film avance, plus nous apparaît que la richesse commune qu’ils partagent est supérieure à la somme des richesses de chacun d’eux.

 

 

Elisabeth (Charlotte Gainsbourg) que son mari vient de quitter, trouve un emploi de standardiste de nuit à Radio France, poste qui la met face aux exigences de Vanda (Emmanuelle Béart) la patronne garçonne qui ne laisse rien passer, mais qui a été sensible à la franchise de sa lettre de candidature et lui dit que l’important est de ''sentir la vérité'' chez l’auditeur. Un travail de jour dans une bibliothèque pour arrondir ses fins de mois, fera pour Elisabeth le lien entre la parole et l’écrit.

 

 

Encore sous le choc de sa séparation avec son mari, elle connaît une désillusion avec Manuel (Laurent Poitrenaux) un possible amant qui ne voulait goûter qu’une première fois, déception qui sera largement rachetée par son bonheur durable dans les bras d’Hugo (Thibault Vinçon).

 

 

Les deux enfants d’Elisabeth sont des adolescents en pleine découverte, Judith (Megan Northam) de l’engagement politique, Mathias (Quito Rayon Richter) de sa possible vocation littéraire et surtout de son appétence pour la gente féminine, partagée avec son désopilant copain (Calixte Broisin)…

Enfin - primus inter pares - le personnage de Talulah (Noée Abita), la naufragée au cœur plus gros que le porte-monnaie, laquelle sans le chercher ni en avoir conscience, sera le ciment de toute cette fratrie.

 

 

De la joie collective du 10 mai 1981 et de la chanson Regarde que Vanda lance sur les ondes cette nuit-là, chanson que Barbara n’a créée qu’à l’automne suivant à Pantin mais qui est tellement en osmose avec l’événement - prodige du cinéma et de ses jeux de miroirs ! - on passe progressivement à 1984 puis à 1988, avec les interrogations de Judith sur la valeur de l’engagement politique, de Mathias qui va voter pour la première fois, sur ces années 1980 qui ont fait grandir les ados et ouvert aux adultes, comme Elisabeth qui ''avait du mal à se projeter'', un futur probable.

 

 

Le besoin pour chacun d’un refuge s’exprime explicitement ou par des bribes chez les personnages. Chez Talulah la SDF qui plonge et replonge dans les paradis artificiels, les cinémas sont des cocons protecteurs, surtout quand il fait froid ! Quand Elisabeth l’héberge dans une pièce débarras en haut de son immeuble, à la vue de ce confort et de cette chaleur impensables une heure avant, elle est comme une Cendrillon devant son carrosse de lumière ! De son côté, Vanda dit du studio d’enregistrement : ''on s’y sent bien, on y a nos marques''.

 

 

Hugo se réfugie de façon obsessionnelle dans la lecture compulsive. Elisabeth, quand l’appartement du Front de Seine sera vidé pour être vendu dira : ''on y a pas eu la vie qu’on pensait en arrivant, mais on l’a aimé'' . Et comment ne pas être touchés par Hugo exprimant son amour à Elisabeth par ces mots périphériques : ''Il ya des gens, quand tu les vois, tu as l’impression que tu les a toujours vus''. Le refuge était déjà là, pressenti mais pas encore au grand jour…

 

 

Tous ces personnages qui nous deviennent plus proches au fur et à mesure que le film avance, sont pétris de bienveillance, de réconfort et d’encouragement. Elisabeth disant de Talulah : ''elle me touche moi, cette gamine'' mais aussi: ''si elle est venue, c’est pour qu’on la protège d’elle-même''. La même Elisabeth conciliante envers son mari qui l’a quittée, parce qu’il est resté à ses côtés quand elle a eu son cancer du sein, alors que leur relation était déjà dégradée et elle se montre reconnaissante envers Vanda : ''on peut dire ce qu’on veut d’elle, mais elle m’a tendu les bras au moment où j’en avais vraiment besoin''.

 

 

Comment ne pas être sensible également à la bienveillance du père d’Elisabeth (Didier Sandre) à la fois grand-père affectueux et généreux, en même temps que force et pilier sur lequel la famille sait qu’elle peut compter ? Comment ne pas être ému devant Talulah, ses nombreux mercis à ses bienfaiteurs, sa crainte d’abuser de la gentillesse de ses hôtes, de ses mots si sincères et justes quand elle dit à Mathias ''je ne suis pas une fille pour toi'' ou quand en loser, elle dit : ''tout ce que je touche, ça se salit ou ça disparaît'' mais qui va renaître à la fin, émue de l’amour sincère que Mathias lui avoue avec des mots qui disent combien il a mur et grandi dans sa relation avec elle. C’est en voix off que Talulah lui répond : ''Je le saurai maintenant'' et parlant de ce tout ce qu’elle a reçu comme étant des cadeaux, tout comme elle sait qu’elle est désormais autre chose qu’une petite souris qui passe sans laisser de trace…

 

 

Et pourtant chez Mikhaël Hers, pas l’once d’une mièvrerie, pas un regard condescendant, nous nous sentons proches de chacun, concernés par leurs forces et leurs fragilités miroirs des nôtres, sans que jamais le réalisateur ne nous tire par la manche pour nous attendrir ou nous faire aimer ou juger un personnage plus qu’un autre.

 

 

Hommage à Truffaut par ses personnages qui se faufilent sans payer dans ces cinémas d’époque, au Rohmer des Nuits de la pleine luneet à l’émotion de Talulah apprenant la mort de Pascale Ogier (ne s’était-elle pas sentie interpellée par les mots de Fabrice Luchini à l’actrice : ''il y a quelque chose en toi de virginal'' ?) au Wenders de Paris, Texas par ce paravent dans le studio qui cache les personnes qui se parlent, au Birdyd’Alan Parker, film sur l’entraide, au Rivette et à Jeanne Balibar dans Va savoir, avec ces deux gosses à qui une trappe leur permet de s’échapper sur un toit. Les Passagers de la nuitest une déclaration d’amour au cinéma et aux films comme le dit Talulah: ''qu’on aime longtemps après ou quand on les revoit… Question d’humeur''. Film dans le film, le clin d’œil du réalisateur à la firme Sarah Records nous fait aussi partager le plaisir de la musique et des 33 tours si présents ici !

 

 

Ce monde parisien des eighties qui nous semble à la fois lointain et hier, où l’on roulait en mob sans casque, où les cubes du Front de Seine et les carrés rouges de l’hôtel Nikko renvoyaient à l’univers pictural de Mondrian, Mikhaël Hers l’illumine de lumières nocturnes comme autant de tremblants lumignons de couleurs, passe de la marche et de la fluidité de la circulation à la pause sur un banc avec arrêt sur les visages, nous laisse revoir un instant le Paris de ces années par des bouts de films d’époque. 

 

 

On voudrait tout garder, surtout cette scène de remise de cadeaux d’Elisabeth à ses enfants, transmission de vérité, encouragement à l’écriture pour son fils, à la valeur de la maternité pour sa fille, scène d’une pudeur à faire pleurer des larmes de joie. Et cette admirable fin où Elisabeth en voix off nous raconte un rêve dans lequel son mari était revenu : ''il y avait quelque chose de chaud, d’éternel, que la lumière du jour ne pouvait plus retenir'', ensuite quand elle psalmodie les mots de Michèle Desbordes dans lesquels le réalisateur insère tout naturellement et bien venu, le titre de son film : ''il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous… Et nous n’étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques, ces passagers de la nuit, telles des ombres fragiles.''

 

 

On sort de ce film avec l’envie de se glisser dans la ronde des personnages, de croire avec eux aux mots de la chanson de Joe Dassin et de les murmurer à la première personne que l’on croise : ''Et si tu n’existais pas, dis-moi pour qui j’existerais'' !

 

 

 

Bernard Bourgey