(de Chie Hayakawa. Japon/France/Philippine/Qatar, 2022, 1h52 , Espagne, 2021, 2h00. Avec Chieko Baisho, Hayato Isomura, Stefanie Arianne, Yumi Kawai, Taka Takao. Festival de Cannes 2022, sélection Un Certain Regard, prix de la Caméra d'or)

 

 

8 septembre 2022 (Magali Van Reeth) – Que se passerait-il si, pour des raisons strictement économique, un pays proposait à ses citoyens les plus âgés d'accepter volontairement de mourir ? Une réflexion intelligente sur les sociétés où la rentabilité prime sur la compassion. Et surtout, une réalisation aussi élégante que pertinente.

 

 

Dans un pays qui pourrait tout à fait être le Japon d'aujourd'hui, la réalisatrice imagine la mise en place du Plan 75 : aux personnes de plus de 75 ans, le gouvernement propose une belle somme d'argent à ceux qui acceptent une euthanasie médicale. Jouant sur les valeurs du pays, le programme parle de ''se sacrifier'' pour les jeunes générations, de leur ''laisser la place'' et lance une campagne massive de recrutement et un accompagnement dynamique pour en assurer la réussite.

 

 

 

Plusieurs personnages, concernés par ce Plan 75, vont se croiser pendant quelques mois. A 78 ans, Michi travaille encore comme femme de chambre dans un hôtel de luxe. Elle passe de bons moments avec ses copines, toutes aussi âgées, et toutes aussi seules dans leur veuvage et éloignement de leurs enfants. Ce sont de très jeunes gens qui les contactent pour les enrôler dans ce programme. Très appliqué au départ, Hiromu va être bouleversé par la demande d'un vieux monsieur, dans lequel il reconnaît son oncle, qu'il n'a pas vu depuis la mort de son père. Il y aussi Maria, jeune femme venue des Philippines pour gagner de quoi payer l'opération de sa fille, atteinte d'une maladie cardiaque.

 

 

A travers cette fiction, la réalisatrice pointe les dysfonctionnements d'une société entièrement tournée vers la rentabilité. Les systèmes de retraite ne permettent pas aux travailleurs les plus modestes de quitter leur emploi et il n'est pas rare de voir des personnes de plus de 80 ans obligées de garder un petit boulot pour payer leur loyer. Dans la société japonaise déchirée entre la modernité occidentale, les exigences économiques et les traditions ancestrales, les liens familiaux se sont distendus. Et comme partout, il faut surmonter sa honte pour recourir à l'aide sociale ou accepter un bol de soupe dans la rue.

 

 

Plus que la pauvreté, la solitude semble être un fléau que la réalisatrice Chie Hayakawa dénonce en miroir dans les scènes où Maria trouve une véritable entraide, que ce soit dans la paroisse catholique qu'elle fréquente ou auprès de son collègue de travail. L'entraide et l'attention, on la trouve aussi à la soupe populaire et dans le personnage de Yoko, jeune femme du programme Plan 75 qui se laisse toucher par une des ''clientes'', qu'elle est chargée de surveiller afin qu'elle ne change pas d'avis.

 

 

C'est un film délicat, qui avance par petites touches où le spectateur a le temps de trouver la place de sa propre réflexion. D'ailleurs, tout n'est pas expliqué, comme la première scène évoquant discrètement le drame de Sagamihara. La mise en scène s’appuie sur les images, elles suggèrent la scène, la bande-son la complète. Tous les personnages sont sensibles et le jeu des acteurs nuancé et précis. Le ton du film, au sujet pourtant dramatique, voire violent pour certains, reste pudique, lumineux, avec quelques touches humoristiques ça et là, car on reste dans la vie, jusqu'au dernier plan.

 

 

Au Festival de Cannes 2022, toutes ces qualités ont permis à Plan 75 et à Chie Hayakawa de recevoir le prix de la Caméra d'or qui récompense le meilleur premier film de la compétition, toutes sélections confondues.

 

 

 

 

 

Magali Van Reeth