(de Lisa Bierwirth. Allemagne/France/Royaume-Uni 2021, 2h05. Avec Ursula Strauss et Passi Balende. Prix SIGNIS BAFICI 2021) 

 

15 juin 2022 (Magali Van Reeth) – Avec une mise en scène subtile, des personnages complexes et un récit évitant les sentiers battus, une histoire d'amour actuelle entre une Allemande et un Congolais. Ce premier film de la réalisatrice allemande Lisa Bierwirth est porté par deux acteurs excellents et traite le sujet avec profondeur. Du beau cinéma.

 

 

Dans de nombreux films centrés sur une histoire d'amour entre un réfugié et une Européenne (c'est souvent dans ce sens, rarement dans l'autre), la femme a souvent un lien avec l'accueil des migrants : institutrice, assistante sociale, bénévole dans une association. Pas ici. C'est tout à fait par hasard qu'Ursula rencontre Joseph, et si elle le revoit, on sent bien que c'est plus par désir d'une relation amoureuse que par charité. Ainsi, dès les premières scènes, la réalisatrice Lisa Bierwirth prend le large avec nos clichés culturels et nos attentes de spectateurs.

 

 

De même, il n'y aura pas le récit d'un voyage éprouvant pour arriver aux portes de l'Europe, pas d'évocation d'une famille laissée au pays. L'épisode kafkaïen pour obtenir des papiers arrive au milieu du film, il est traité avec un humour grinçant et accentue une situation humiliante pour un couple et non pas pour un individu. La police reste une crainte, toujours au second plan, comme l'incarcération et ces situations, suggérées avec finesse, soulignent encore les différences culturelles. Pour Ursula, il faut respecter les règles, la prison est une honte. Joseph ne respecte que les seules règles de la survie et il sait qu'en prison ''les portes se ferment, les portes s'ouvrent''.

 

 

 

La réalisatrice ancre cette histoire dans une réalité physique et sensorielle traduite par la mise en scène. Le travail sur la lumière, très important pour rendre une ambiance, notamment pour souligner la solitude et le désarroi d'Ursula, car c'est son regard qui mène le film. Lumière de son appartement, tour à tour ensoleillé ou gris ; lumière de son lieu de travail où les installations déroutantes de l'art contemporain accompagnent son parcours sentimental. Il y a aussi ce qu'on mange, les plats africains épicés mais servis dans restaurant luxueux, ce qu'on boit. La fumée des cigarettes, des usines, la buée sur les vitres, matière vaporeuse qui embrume les esprits. Lisa Bierwirth filme plusieurs scènes de groupes où les langues africaines se mélangent à l'allemand, à l'anglais et au français, cacophonie pour certains (déroutés alors par l'absence de sous-titre), joyeuse musique de la vraie vie pour d'autres.

 

 

Autre originalité du film, Ursula et Joseph ne sont pas des jeunes gens mais approchent la cinquantaine. Là encore, rien n'est précisé, au spectateur de leur donner un âge, en se méfiant des indices semés tout au long du film. Si le rappeur français Passi Balende est connu du grand public, ni lui ni l'actrice autrichienne Ursula Strauss ne sont des vedettes du cinéma. Ils n'ont pas non plus des physiques de jeunes premiers : leurs personnages gagnent alors en sincérité, en présence à l'écran. Leur relation amoureuse, tour à tour tendre et joyeuse, est cassée par moment pour cause d'incompréhension, de susceptibilité, comme empêchée par le monde extérieur. Ursula est une femme libre, cultivée, indépendante mais imprégnée des usages et de la culture européennes. Même dans le milieu artistique et provocateur où elle évolue, son nouvel amant met mal à l'aise, on a peur pour elle. Joseph porte sur ses épaules la souffrance de son pays déchiré par la guerre depuis des décennies, les cicatrices d'un parcours difficile mais dont on ne parle pas. Qu'il soit vrai ou faux prince, il garde en lui la fierté de ses origines et le rêve, presque naïf mais tenace, de faire fortune, de s'en sortir. 

 

En évitant les incontournables scènes des films d'amour et les clichés sur l'immigration, parsemé d'humour et ne penchant jamais vers le drame, Le Prince est un moment de cinéma délicat dont les personnages complexes nous touchent par leur sincérité et les failles.

 

 

Lors de la 23° édition du BAFICI, le Festival Internacional de Cine Independiente de Buenos aires (Argentine), le jury SIGNIS composé de Karim González, Teresa Teramo et Marcia Paradiso a attribué son prix au film Le Prince de Lisa Bierwirth avec la motivation suivante : ''Pour son regard approfondi sur les différences culturelles et les préjugés, qui valorise les relations humaines à travers une histoire d'amour, dans un contexte d'immigration et de discrimination, racontée avec une cinématographie à la beauté subtile.''

 

 

 

Magali Van Reeth