CHRONIQUE D’UNE LIAISON PASSAGERE

 

(d'Emmanuel Mouret. France, 2022. Avec Sandrine Kiberlain, Vincent Macaigne, Georgia Scalliet, Maxence Tual, Stéphane Mercoyrol. Sélection officielle Festival de Cannes 2022)

 

19 septembre 2022 (Pierre-Auguste Henry) - Une mère célibataire et un homme marié deviennent amants. Engagés à ne se voir que pour le plaisir et à n’éprouver aucun sentiment amoureux, ils sont de plus en plus surpris par leur complicité…

 

C’est ainsi qu’est présenté Chronique d’une liaison passagère, le nouveau film d’Emmanuel Mouret et assurément la comédie de la rentrée à qui l’on souhaite un beau succès en salles. Simon (Vincent Macaigne) s’éprend de Charlotte (Sandrine Kiberlain) à une soirée. Il a du mal à cacher qu’elle luit plait mais se force à ne lui parler que de sa femme et de ses enfants. Charlotte, célibataire et plus entreprenante, se charge de l’avancée des choses. Ce décalage comique entre le désir et son expression gênée va porter le film jusqu’au bout, piquant d’humour tout le ridicule des attitudes liées à la séduction.

 

 

Entre la comédie de mœurs et la comédie romantique, Chronique d’une liaison passagère semble descendre en droite ligne des meilleurs Woody Allen avec ce personnage masculin timoré, bavard et bafouillant, honteux de son désir et doutant de sa moralité même, se retrouvant face à une femme-tornade, toujours à l’aise et prenant les initiatives que lui se refuse par couarde politesse.

 

Les deux amants se découvrent petit à petit, et leur accord initial de légèreté devient un sujet de plus en plus sérieux. Leurs rencontres se passent à merveille mais la nature exacte de leur attraction glisse dans le flou – ce qu’on voit venir de loin avec un malin plaisir. Vient alors une seconde femme (Georgia Scalliet) qui fait définitivement basculer le récit dans l’absurde contemporain en permettant aux deux amants de réaliser leur fantasme d’un « plan à 3 », fantasme dont on ne sait pas bien s’il tient d’une réelle curiosité ou bien d’une fuite commune permettant de réprimer un sentiment amoureux naissant.

 

Evidemment, tout cela est vécu avec une maladresse hilarante par Simon qui continue à parler de la pluie et du beau temps tout en se retrouvant dans un lit avec deux femmes, dont une qu’il commence à aimer. Côté Charlotte, on décèle un double jeu intérieur qu’elle semble vouloir ignorer. Dans un plan superbe, de dos, elle réalise que le « deal » initial est en train de se muer en autre chose, dans un soupir suggéré sans que l’on voie son visage.

 

L’amertume de la situation est toujours relevée avec joie et finesse. Avec comme point d’orgue ce gag épiphanique où Simon et Charlotte vont voir Scènes de la vie conjugale, autrement plus grave que les scènes de vie extra-conjugales que Mouret nous donne à voir. Tour de force narratif que de faire éclater de rire une salle devant un Bergman en abyme ! Et rien de plus drôle que de voir ces deux grands adultes se battre férocement, par posture et ego, contre les plus grandes évidences de l’expérience humaine que sont le désir puis l’amour. Les deux amants rappellent par certains aspects les personnages de Punch-Drunk-Love (P.T. Anderson), canon des comédies romantiques de la vie réelle, et auquel l’affiche du film de Mouret fait élégamment référence.

 

 

Chroniques d’une liaison passagère est une étude tendre et intelligente sur les nouveaux rapports de séduction, la fluidité du désir féminin et l’expression cabossée du désir masculin, le mirage d’un monde sans sentiments encombrants semblable à certains films des seventies post révolution sexuelle. Suivant ce contrepied via le personnage de Vincent Macaigne, Mouret s’amuse de la révolution contemporaine des rapports hommes/femmes, les bascules de pouvoir et l’inversion des rôles qui, in fine, ne résout pas grand chose au problème profond du désir, objet instable et transitoire, irrémédiablement passager. Un rappel par la comédie qu’il n’y a pas de plaisir durable des corps sans une attraction magnétique des esprits, et inversement, et que cette alchimie n’est douloureuse que si elle est niée.

 

 

Pierre-Auguste Henry