(de Robert Bresson. France, 1967, 1h 28. Avec Nadine Nortier, Jean-Claude Guilbert, Marie Cardianl, Paul Hébert. Festival de Cannes 1967, prix OCIC)

 

 

25 mars 2020 (Michèle Debidour) - En adaptant la Nouvelle histoire de Mouchette de Georges Bernanos, Bresson fait une démonstration de l’originalité du langage cinématographique. ''Regardant l’œuvre littéraire avec des yeux de cinéaste'' selon sa propre formule, il conserve la trame exacte de l’histoire et l’essentiel des dialogues mais ajoute des scènes signifiantes du chemin de croix vécu par cette pauvre gamine.

 

 

En prologue une brève scène dans la pénombre d’une église : une femme murmure ''sans moi que deviendront-ils ? ça me tient jusqu’au milieu de la poitrine…on dirait qu’en dedans c’est de la pierre''. Résonne alors la musique de Monteverdi qui accompagne le générique.

La séquence suivante ne figure pas non plus dans le roman de Bernanos. C’est une scène de chasse : Arsène le braconnier pose des collets, épié secrètement par l’œil du garde-chasse. Une compagnie de perdreaux arrive. Deux d’entre eux sont pris, le dernier libéré par le garde, une fois Arsène enfui. Deux autres scènes de chasse viennent dans la suite du film où plusieurs fusils se déchaînent pour poursuivre et tuer le gibier. Un lapin court, court… et finit par succomber après maints soubresauts. Le réalisme de ces chasses n’est en rien gratuit. Il fait écho visuellement à la destinée tragique d’une pauvre gosse de quatorze ans, mal peignée, mal fagotée et surtout mal aimée.

 

 

Ainsi, avant même que Mouchette n’apparaisse à l’écran, tout est dit de sa mère gravement malade et des pièges qui en font un pauvre petit animal traqué. En classe, elle est en butte aux moqueries de ses camarades et aux reproches de l’institutrice. Impossible pour elle de chanter à l’unisson de ses compagnes l’espoir de Christophe Colomb : ''Espérez plus d’espérance/ trois jours leur dit Colomb/ en montrant le ciel immense/ du fond de l’horizon''. Rien à faire, toujours elle détone !

A la maison, elle doit s’occuper de sa mère mourante et du bébé. Dans ce village où les distractions sont rares, son père, alcoolique brutal, l’empêche de s’amuser à la fête. Solitaire, révoltée, elle n’encourage pas les gestes bienveillants. Il n’y a guère qu’Arsène le braconnier, marginal comme elle, dont elle se sente proche. Rencontré une nuit dans les bois, il va d’abord l’aider à s’abriter et se réchauffer avant d’abuser d’elle : décidément cette pauvre gamine est seule au monde !

 

Quel sens peut avoir cette existence d’humiliations et de souffrances ? Lorsque, au plus profond de sa détresse, Mouchette se laissera glisser dans l’eau froide de l’étang, c’est le Magnificat de Monteverdi qui accompagnera sa fin tragique. Il n’est de vie si abjecte que le Christ n’ait rachetée, une fois pour toutes, sur la Croix : Mouchette va enfin entrer dans l’espérance ; elle pourra rejoindre le chœur de ses camarades pour chanter, d’une voix douce et juste, la vision prophétique de Colomb.

 

 

 

Au Festival de Cannes 1967 où le film était en compétition, il a reçu le prix OCIC : ''Pour la fidélité à l'esprit de Bernanos, pour l'art de situer dans une perspective spiritualiste cette histoire tragique d'une enfant victime des hommes, pour la compréhension attentive de l'auteur envers son héroïne dont la mort n'est pas une fin mais un commencement, pour la beauté d'un film dont la richesse ne peut se découvrir qu'après une pénétrante vision.''

 

 

Les membres du jury OCIC étaient : Léo Bonneville (Canada), Jean Debongnie (Belgique), Maryvonne Butcher (Royaume-Uni), Ferdinand Kastner (Autriche), Lucien Maas (Luxembourg), Gene Philips (Etats-Unis), Jean Rochereau (France), Marc Gervais and François Lepoutre (assistants ecclésiastiques).

 

 

 

Michèle Debidour