(de Robert Guédiguian. France/Italie, 2019, 1h47. Avec Ariane Ascaride (meilleur actrice Venise 2019), Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Demoustier, Lola Naymark. Compétition officielle festival de Venise 2019.)

 

 

27 novembre 2019 (Magali Van Reeth) – Film complexe et amer autour d'une famille modeste où on trime pour gagner quelques sous et où la moindre faute à des conséquences terribles. L'argent, celui qu'on n'a pas et celui qu'on aimerait avoir, a perverti les relations sociales et renforcé l'égoïsme de chacun. L'arrivée d'un enfant pourra t-elle changer ce monde ?

 

 

Marseille est une ville en chantier, comme beaucoup de métropoles à travers le monde. De grands immeubles modernes et des routes encombrées remplacent inexorablement les petits immeubles insalubres. Les centres commerciaux sont devenus des lieux de convivialité où on va se promener et rencontrer les autres, places publiques contemporaines avec leurs bancs et leurs cafés. Et les gens, que sont-ils devenus ?

 

 

 

Sylvie et son compagnon Richard ont élevé leurs deux filles et travaillent beaucoup pour maintenir leur niveau de vie. Aurore vit avec Bruno et ils tiennent un magasin d'objets d'occasions où ils exploitent sans vergogne la misère de plus pauvres d'eux. Mathilda et Nicolas ont du mal à trouver du travail, à rembourser leurs dettes et l'arrivée d'un bébé, passé les premières joies, est vite une charge supplémentaire. Et puis il y a Daniel, un homme doux sortant de prison après de nombreuses années d'incarcération. Il écrit des haïku sur la beauté du monde et les petites joies du quotidien.

 

 

Le titre du film est bien Gloria mundi mais dans le générique et sur les documents presse, le réalisateur fait écrire : (sic transit) gloria mundi, une expression latine qu'on traduit par ''ainsi passe la gloire du monde'' et qui jusqu'au 20° siècle était prononcée lors de l'intronisation d'un nouveau pape au sein de l'Eglise catholique, pour le rappeler à l'humilité et à sa mortalité. Il est amusant de voir que le passé marxiste du réalisateur, confronté aux changements du monde et à sa propre maturité, ne l'empêche nullement de se référer de plus en plus à l'héritage culturel catholique. En 1989, le titre de son film est Dieu vomit les tièdes. En 2004, il nous offre une jolie Nativité contemporaine au titre savoureux, Mon Père est ingénieur puis met en scène la notion très biblique de l'Exil avec Voyage en Arménie (2006).

 

 

 

Dans Gloria mundi, les références chrétiennes sont nombreuses, presque naturelles. Le film s'ouvre sur une naissance suivie d'une longue scène aux images splendides où le nouveau-né, une fois son souffle trouvé, est longuement nettoyé, baigné et douché, ''baptême'' purifiant par 3 fois. Puis on part aux pieds de la basilique Notre Dame de la garde. La musique du Requiem de Verdi, religieuse à défaut d'être sacrée, souligne l'ambiance et retenti avec force au cœur de la nuit. Sylvie porte au cou une médaille de la Vierge et, dans chaque chambre à coucher, un crucifix veille sur le couple conjugal. Au finale, le sacrifice ultime de Daniel, est un Christ contemporain qui, en sauvant les siens, sauve le monde.

 

 

Dans Mon Père est ingénieur, l'enfant à naître était promesse d'espérance et d'harmonie. 15 ans plus tard, l'amertume envahit l'écran et Gloria, l'enfant qui est donné à cette famille va la déchirer pour toujours. Les deux films se font écho, tournés à Marseille au moment de Noël. Mais si en 2004 Robert Guédiguian faisait déjà le constat que la classe ouvrière avait perdu sa foi et sa dignité, à travers quelques personnages généreux et ouverts à l'autre, il nous montrait qu'un monde meilleur était possible. Aujourd'hui, l’égoïsme a gagné le cœur des personnages, on refuse de faire grève avec les autres ; sexe et amour se confondent et les mirages d'une vie plus facile (quitte à la vivre sous influence chimique) détruisent la solidarité, même à l’intérieur de la famille.

 

 

 

Au delà de ce ton plus sombre que précédemment, de cette inquiétude vis-à-vis des changements de la société, Gloria mundi est un des films les plus aboutis du réalisateur. La mise en scène aussi discrète que brillante, donne à voir et à ressentir l'état du monde à travers de petits détails, sans bavardage ni leçon de morale. Les personnages sont incarnés dès leur apparition à l'écran, telle Sylvie et la lassitude de sa marche qui nous fait si bien ressentir le poids de sa fatigue lorsqu'elle termine sa nuit de travail. Le scénario, tout en restant ancré dans l'ordinaire et le réalisme, provoque des situations surprenantes.

 

 

Avec Gloria mundi le réalisateur fait le constat amer d'une société où les plus pauvres et les plus démunis ont parfaitement intégré le discours capitaliste des nantis et des puissants. C'est un cri d'alerte. Robert Guédiguian est un homme de foi, humble travailleur dont le métier est de réaliser des films pour nous alerter sur l'état du monde. Il croit en l'être humain, solidaire, attentif. Le monde a changé et le réalisateur et sa troupe ne le savent que trop bien. Cela ne les empêche pas de continuer à croire en un monde plus glorieux.

 

 

 

Magali Van Reeth