(de Kadar Ayderus Ahmed. Finlande/Allemagne/France, 2020, 1h22. Avec Omar Abdi, Yasmin Warsame, Kadar Abdoul-Aziz Ibrahim, Samaleh Ali Obsieh, Hamdi Ahmed Omar. Sélection officielle FESPACO 2021. Festival de Cannes 2021, sélection Semaine de la critique.)


 

27 avril 2022 (Anne Le Cor) - Pour son tout premier long-métrage, le réalisateur et scénariste finlandais né à Mogadisho, Khader Ayderus Ahmed, nous emmène vers des horizons lointains. Djibouti pourrait paraître un drôle d’endroit pour une histoire d’amour, mais les émotions dépeintes dans le film ont une résonance universelle. Si les sentiments sont exprimés avec pudeur et retenue, le sens du sacrifice n’en est pas moins total et absolu. 


 

Guled et sa femme Nasra vivent dans le dénuement le plus total au cœur d’un quartier pauvre de Djibouti fait de baraques en tôles balayées par le sable et le vent du désert. Nasra souffre d’une maladie rénale et doit être opérée en urgence. Guled est fossoyeur et gagne trop peu d’argent. Il fait tout son possible pour travailler davantage et campe la journée entière devant les urgences de l’hôpital. Mais les fossoyeurs sont nombreux et il n’y a pas assez de morts pour tous.


 

La Femme du fossoyeur nous conte l’histoire d’un amour pur et absolu. Guled et Nasra forment un couple uni contre vent et marées. Ils font partie de ces unions qui forment un tout et que rien ne peut séparer. Leur jeune fils Aziz est là aussi qui cherche à les aider et les soulager du mieux qu’il peut. Lui-même ressent toute la force de l’amour qui lie ses parents. Les sentiments sont exprimés avec une délicatesse non dénuée de sensualité par des acteurs qui jouent les émotions tout en réserve.


 

Les cadrages sont de toute beauté, notamment sur les visages des personnages, le fossoyeur - interprété par Omar Abdi - et sa femme - incarnée par la très belle Yasmin Warsame - tout particulièrement. Avec des déclinaisons d’ocres, les images des paysages sont subtilement léchées, même quand il s’agit de filmer la pauvreté des bidonvilles. Le souci du détail est constant et empli de sens, comme lorsqu’un simple ballon de football lancé au hasard fait toute la différence.


 

Khader Ayderus Ahmed dépayse le spectateur occidental en l’entraînant dans un endroit du monde peu filmé. Mais ni la distance géographique et culturelle ni la vision de la pauvreté crasse ne fait obstacle à l’émotion qui se dégage du récit. Le réalisateur dénonce avec subtilité la grande précarité d’une partie de la population de la corne de l’Afrique pour qui l’accès aux soins est inabordable. Il s’attaque aussi aux poids des traditions dans cette société tribale qui a banni le héros de notre histoire suite à un différend familial.

 

Guled est prêt à tous les sacrifices, même à retourner vers sa famille, au village, dans sa quête absolue pour pouvoir sauver sa femme. Khader Ayderus Ahmed offre un film d’une grande beauté esthétique, au rythme lent et chaloupé qui sied au cinéma africain, et qui distille des messages tout en nuances. Il s’attache aux individus qui par leur bonté et leur humanité sont les seuls sauveurs de la femme du fossoyeur. 

 

 

 

Anne Le Cor